à propos de Nelson Algren

carte postale du 13 Août 1960 à Joan Kadesch (inédit)

carte postale du 13 Août 1960 à Joan Kadesch (inédit)

Joan Kadesch et Nelson Algren, tous deux très amateurs de champs de courses, se donnaient souvent des nouvelles de leurs paris, gains ou pertes. Ici, à l'été 60, Nelson est à Paris, mais 'got to the wrong track'  ; il fait mine de s'étonner que les chevaux de trot monté n'ont pas le droit de galoper. Gain de la journée : 50 $, tout de même.
Il s'agit ici d'un simple salut amical et affectueux (everlove), illustré d'un amusant autoportrait griffonné à la plume. Nelson habite chez Simone de Beauvoir, rue Schoelcher, et poste sa carte au bureau de l'avenue du Général Leclerc. Elle est partie pour le Brésil (quasi visite d'État), et ne reviendra qu'en octobre [état de leur relation]. Dans quelques semaines, il sera pour sa part 'back to face the music' : à Chicago, à sa table de travail...

 

Mariage de Nelson Algren et Betty Ann Jones

Photographie inédite du mariage de Betty Ann Jones et de Nelson Algren à Chicago en février 1965 [photographe inconnu].
Betty Ann Jones, née en 1924, était comédienne ; ils s’étaient rencontrés peu de temps auparavant quand Nelson enseignait l’écriture à l’Université de l’Iowa ; elle y intervenait dans un atelier de théâtre. Ils divorceront quinze mois plus tard. Pour les attendus psychologiques et les raisons sentimentales qui les ont conduit à une aussi rapide séparation, je renvoie à la biographie de Nelson Algren par Bettina Drew [A Life on the Wild Side, Bloomsbury, 1989] qui ne se prive pas de ce genre de supputations. A retenir peut-être : le vieux Nelson n’était pas prêt à corriger ses manières d’écrivain célibataire : peu d’argent, frigo vide, champs de course, machine à écrire quand ça lui chante...
Betty Ann Jones s’appelait Bendyk, de son premier mariage en 1943 avec John Bendyk ; elle menait une carrière à la télévision, sous ce nom, dans des shows populaires comme Les Goldbergs ; elle mourra en Août 2007.
L’autre vedette de ce mariage est le prêtre, James Garrard Jones, un activiste des Droits Civiques qui avait participé en septembre 1961 au Prayer’s Pilgrimage de la Nouvelle Orléans à Jackson. A la fin de la manifestation, il avait été arrêté en même temps que quatorze autres pasteurs du même acabit, en même temps que son collègue Robert Taylor avec qui il avait fondé à Chicago, pas loin de chez Nelson, la Saint Leonard’s House, centre de réhabilitation pour repris de justice. Taylor et Jones devaient développer cette ‘Halfway House’ dans les années soixante et soixante dix, jusqu’à en faire  un centre reconnu et respecté.
Dans nos archives, nous ne retrouvons personne de ce petit comité : c’est sûrement qu’il ne s’agit que de la famille proche de Betty. A la main droite de Nelson, on distingue déjà son alliance : la scène est après la cérémonie, et une cigarette, normal.
Mariage de Nelson Algren et Betty Ann Jones
James Jones est dûment répertorié en tant que Freedom Rider pour sa participation aux marches de 1961 pour les Droits Civiques. A l’issue de celle du 13 septembre 1961 qui ralliait La Nouvelle Orléans à Jackson, il avait été arrêté. Ici, sa photographie, face et profil par la police de Jackson. Sacré bonhomme.
Notre vieux Nelson, quant à lui, ne semble pas à son affaire, les yeux dans le vague...
Mariage de Nelson Algren et Betty Ann Jones
 
carte-courrier du 24 août 1960 à Joan Kadesch (inédit)

carte-courrier du 24 août 1960 à Joan Kadesch (inédit)

Cette carte (14x8 cm) est très amicale, drôle et vulgaire comme les deux amis savaient très bien faire. Le paragraphe final fait allusion à la grossesse de Joan : une fille sera vendue aux marché aux esclaves en Arabie Saoudite ; une garçon, échangé pour obtenir de quoi offrir une paire de bas en nylon à la mère de Nelson.
Ce fut une fille.

 
carte postale du 21 août 1961 à Joan Kadesch (inédit)

carte postale du 21 août 1961 à Joan Kadesch (inédit)

Cette carte représente 'Chicago in flames' (Currier et Ives Lithograph, Chicago Historical Society), incendie qu'Algren semble présenter dans le début de sa lettre comme une bonne nouvelle, susceptible d'amuser son amie Joan. Plus sérieusement, ce courrier mentionne très utilement la rencontre récente de Nelson Algren et de Jimmy Baldwin. La biographie de Bettina Drew, N.A. A Life on the Wild Side, reste très évasive sur cette rencontre : on n'arrive pas à savoir précisément si c'est ou non Nelson qui a traité Baldwin de 'boy' (racisme sous-entendu, mais évident). C'est beaucoup plus clair ici : Nelson revendique une part active dans le scandale (la soirée a, visiblement, été agitée). Je publierai ici très bientôt une critique d'Algren, moqueuse et distante (inédite dans les recueils de textes de N.A.) du livre de James Baldwin The Fire Next Time où Nelson montre clairement qu'il n'apprécie pas Baldwin polémiste et essayiste (légère préférence, pas très marquée, pour Baldwin romancier) : tous les Blancs ne sont pas coupables, parce que Blancs, de la terrible situation des Noirs en Amérique. Ainsi lui, Algren, pauvre juif polonais, batailleur engagé de toujours, et resté juif polonais, engagé, batailleur et...pauvre, ne saurait avoir quelque responsabilité là-dedans...
Notons l'affectueuse signature 'paupa', peut-être clin d'oeil à Hemingway dont 'papa' était le surnom.

 
Nelson Algren en vélo, par Art Shay ©

Nelson Algren en vélo, par Art Shay ©

Reçu cette semaine (mi-avril 2012) par l'intermédiaire bienveillant de Christine Guilfoyle, un tirage original (14,5x25,3 cms) signé de cette photographie de Nelson Algren, par Art Shay. Art Shay est le grand témoin du Chicago de Nelson Algren, ville que les deux bonhommes ont prise par des bas fonds qu'ils connaissaient bien, et appréciaient ; ils voulaient tirer de leurs balades un livre, qui ne s'est pas fait. Ces déambulations informées (et documentées) datent des années 49-mid 60's ; en 1951, Algren en fera le très fort poème en prose, Chicago : city on the Make , augmentation et transformation d'un article de 1951 pour le magazine Holliday.
Christine Guilfoyle est lancée dans un travail universitaire à propos de Nelson Algren ; pour ses recherches, elle est entrée en contact avec notre famille : elle avait trouvé que BelleMaman avait bien connu Nelson, poker, courses, night life amicale et littérature et voulait en savoir plus. Nous lui avons ouvert la belle correspondance entre Joan Ballard et Nelson et, après quelques conversations où elle avait compris que j'aime la bicyclette et ses représentations, Christine avait promis de s'entremettre auprès d'Art Shay pour m'obtenir cet émouvant tirage. Et Art Shay, puisqu'il apprécie son travail et qu'il ne sait rien lui refuser, s'est très aimablement exécuté.
Cette photographie n'est pas inédite, qui a servi de couverture aux récits de voyage de Nelson Algren publiés sous le titre de Algren at Sea, travel writings [Seven Stories Press, 2009, inédit en France.] Mais l'image a été recadrée, et inversée, perdant dans la manoeuvre ce qui en fait le charme dérisoire : le plan large choisi par Art Shay est bien meilleur : Nelson y est paumé dans son grand Chicago de briques, accroupi sur un pauvre et petit vélo de rencontre pour satisfaire à la demande de son ami photographe et en plus, il flotte et il faut pédaler dans les flaques. Nelson en vélo, quelle blague et il n'y croit pas, pourquoi pas Mitchum en trottinette, aussi ? Même veste militaire, mêmes lunettes, même coupe de cheveux : il apparaît qu'Art Say a tiré de cette même balade la couverture de son Nelson Algren's Chicago [University of Illinois Press, 1988] : on remarque les mêmes fines gouttelettes, sur le même regard ennuyé (et amusé) de Nelson.
Chicago était la ville de Nelson Algren ; quand il l'a quitté pour le New Jersey, personne n'a compris, et dans cette vidéo, on entend très nettement les ricanements amicaux de Studs Terkel, qui connaissait bien son Algren à la seule évocation de Paterson (N.J. donc) dont Nelson prétendait qu'elle était 'his kind of town...'
Salut Art Shay, salut Christine,
salut Nelson, salut BelleMaman, et en plus, il flotte (lundi 16 avril 2012.)