fr Copyright 2017Claude Meunier, tous droits réservés. Claude Meunier / derniers ajouts http://www.claude-meunier.com <![CDATA[le cinoque savant du Wepler]]>
Au Wepler, place Clichy, face à ma table, un homme aux cheveux courts, aux lunettes fines et métalliques ; gros livre Russe, de type dictionnaire. Café noisette (pot à part), son bic crystal, qu’il pose à répétition, parallèlement au bord de la table ; parle seul et ponctue sa démonstration en posant son stylo d’un geste sec, toujours à la même place, avec de petits rajustements. Terrasse fermée d’une verrière, en bordure de la place Clichy. Se pince le nez de temps à autre. Je renonce à mon hypothèse d’une initiation au grec ancien et grammaire grecque : l’accumulation de gestes précipités dénonce le synoque, et la typographie du livre laisse deviner, de loin, du russe. Pull noir, chemise blanche, col qui dépasse, bien mis, blouson sur le dossier de sa chaise. Une pile d’ouvrages est posée sur la chaise face à son guéridon. Un étui à lunettes est disposé sur la table, aux 2/3, à gauche. Il semble réciter une leçon, prend et reprend son livre. Un sac à dos près du guéridon, appuyé sur le pied. Bottines assez montantes. Articule et ponctue, réarrange les éléments sur la table. Pull très élimé aux manches, éclaircies, transparentes. Sort un paquet de copies doubles clairefontaine (je reconnais un très ancien modèle), grands carreaux. Ces mêmes gestes sont répétés à l’infini. [J’ai conservé l’addition ; elle précise l’horaire de cette saynette : 11:38. Je remarque qu’à l’époque, j’écrivais encore ‘synoque’.]

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<![CDATA[le cinoque Mort à crédit]]> Mercredi 6 juillet 2016, vers 11 heures, à la terrasse habituelle du Café de Chabeuil (Drôme) dit ‘Chez Mehmet’ ; je reviens d’une balade cycliste au bord de l’Isère (65 kms) avec l’ami Claude et on se paye une bière à la table d’apéro, où on retrouve les familiers du matin. Inutile de dire que je connais tout le monde : je remarque donc tout de suite, en arrivant, un type plutôt costaud, café, tabac, et livre de poche, que je n’ai jamais vu là à cette heure, ni jamais. Rien d’autre à signaler de prime abord. On s’installe, on souffle, et on commente notre escapade, écrasée de soleil. Et puis je me retourne vers l’inconnu lecteur : qui lit (mal rasé d’un barbe noire, tatouage, habillé comme une brute, athlétique, 35 ans) Mort à crédit. Est-ce que ça suffit à en faire un cinoque ? Pas sûr, mais pas sûr du contraire non plus. Pas le premier lecteur à la terrasse (journaux le plus souvent, polars...) de chez Mehmet, mais le premier Mort à Crédit, un original, un irrégulier, que je photographie à rebours, discrètement. Et puis je perçois un murmure, me retourne pour vérifier : il psalmodie Céline, lecture à mi-voix, scandée de mouvement de tête d’avant en arrière. Il est absorbé par sa lecture ; il prie, bien sûr.

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<![CDATA[les mots croisés du Père Lachaise]]> Mercredi 27 avril 2016, vers 10 heures, en me dirigeant vers la grande entrée du Père Lachaise (Paris XXe), je remarque un (ou une) cinoque assis (ou sise) sur un banc, parfaitement immobile. Très myope puisqu(il (ou elle) lit de près une espèce de recueil de mots croisés. Très faibles mouvements d’écriture, peu de gestes ; chaudement encapuchonné (ou née) dans une forte parka d’hiver, jambes croisées. Petit temps très frais, vif, soleil matinal mais, pendant tout le temps de mon observation photographiante : rien ne bouge, ne semble pas près de lever le camp.

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<![CDATA[méditation VIII du 2 novembre 2013 (le farguisme)]]> par les changements incertains dans mes crèches parisiennes, fébrile entre la place Notre Dame et Marx Dormoy, Sud et Nord. Bien sûr je connais ces journées suspendues et dénervées, sans refuge, où mon désoeuvrement ne trouve finalement qu’une issue : ne rien faire pardi          ne rien faire            soliloquer tant et plus      faire des phrases solitaires en marchant     trouver un rabicoin planquer.
Ça je sais faire
ne rien faire.
Mais ce matin, je ne trouve rien    rien rien   pour calmer la promenade rien rien rien les journaux habituels n’y ont rien fait. Aujourd’hui, je quitte l’atelier d’une amie, dans le XIIIe arrondissement pour aller chez l’autre à La Chapelle, sous les ciels blanchis qu’on trouve toujours dans ces quartiers de voies ferrées. Ah c’est malin, ne pas savoir et attendre les clefs, tourne-et-virer, poireauter   chagrin pataud     maigre révolte ; j’ai du travail dans ma besace, quelques lignes, mais je ne sais où l’installer, si ça va durer et si les amies vont appeler        maintenant tout à l’heure     ce soir et me laisser attendre un peu       beaucoup. D’ordinaire le désembuage de la nuit se fait par les journaux, fines lectures abrasives, exercices spirituels, prières toujours pareilles de la vie qui recommence, marmonnements jaculatoires             oui, prières etc... Mais ce matin seule l’inquiétude et la fatigue me tiennent cloué au grand café du carrefour Marx Dormoy.
Et en ville, quand on est nerveux et fatigué, enfin moi, lent promeneur, ça pousse au farguisme surtout à La Chapelle derrière les gares, pays de poètes et de locomotives. Rabicoin, plus haut, rabicoin c’est farguien, tiré de son dictionnaire précieux et ramené, inventé, de même que ‘méditations’ revient souvent dans le Piéton de Paris. Aujourd’hui, me voilà donc d’un genre farguien, livré à la mélancolie du Café de Paris, une méditation sans spiritualité, mais une religiosité faite d’anecdotes du petit peuple, de ses croyances, de ses peurs et mélancolies, faite de mouvements de foule, de carrefour et d’agitation passive, à quoi les souvenirs ajoutent une part de rêveuse incertitude. Le farguiste1 est ordinairement poreux, méditatif, stanco (de stance), accroché à des détails de trottoir où tout peut advenir, de l’art, des éclairs de conscience et des emportements : là, par exemple, il reste un peu de soleil et de la pluie par flaques       eh bien de ce rayonnement peuvent surgir des elfes, des vieilles dames, un taximan à peau verte, que sais-je encore, c’est farguiste2 : on lévite par les moyens de la surprise et de l’étonnement, du rêve éveillé et du harassement promeneur.
Des souvenirs d’enfant, usés comme il faut, aux coudes, des souvenirs dont on voit la trame, j’en ai à Marx Dormoy,
souvenirs         j’en ai à l’hôtel de Torcy, tout à côté, où habitait un ivrogne familier du café des parents : il m’avait vendu trois francs un beau vélo de marque Peugeot, dix vitesses, une randonneuse,
souvenirs          au Monoprix où je venais acheter (pourquoi ? je me demande…c’était loin de chez moi, pourquoi ici ? le prix ?) des cahiers,
      souvenirs j’en ai rue des Roses où je retrouvais mon ami Ruget, formidable hippie en même temps que solide, épais, spectaculaire fils de flic. Je dis ça pour me justifier de quelque chose (mes souvenirs ont fait de moi un connaisseur du quartier        de tout le reste), pour donner du crédit à mon ennui (ça passe le temps, le vôtre aussi) et une raison à ma fatigue (tout ça vient de loin de si loin c’est fatiguant), je dis ça pour marcher sans bouger et pour tracer un itinéraire dans ma jeunesse de Marx Dormoy, pour retrouver ma liberté et sortir du marasme de tout à l’heure, je dis ça en attendant que revienne la légèreté et l’entrain qui me manquent ce matin.

Me lève et vais payer ; tout de suite, ça va mieux, ça s’éclaire. C’est que, près de la caisse, un grand type est engagé dans une conversation bruyante et enjouée qui produit chez moi un effet de bonne humeur électrique : c’est un antillais immense qui discute en riant avec une vieille dame à poussette, petite et effacée : c’est amical, elle l’aime, c’est familier. Ils sont accompagnés d’un habitué que j’avais déjà remarqué au comptoir, les yeux très clairs, chauve, survêtement de marque Adidas, qui hoche la tête en souriant ; je ne comprend pas de quoi ils parlent, c’est plein de halala, de hocquets et de bourrades mais les yeux clairs se tournent vers moi        bonjour monsieur, sourire bleu, bonjour,         je sors changé, remis dans mes habitudes : j’ai reconnu le grand facteur du quartier, affable et volumineux, qu’on croise vers la rue de L’Évangile, je l’ai reconnu et lui, son rire, la petite dame, la saynette me mettent dans la ligne d’une nouvelle promenade insouciante. Comme on voit, il s’en suit un tout-va-bien miraculeux    rien n’accroche plus souvenirs évaporés       je sors fluide à nouveau     je sors dans le crachin et, un peu plus loin sur la gauche,
devant Saint Denys de la Chapelle, un mendiant à bonnet, assis sur un contrefort de l’église me dit en rigolant : …’eh …ta braguette est ouverte.’ C’est vrai (tatement de vérification : merci.) T’as pas une petite pièce ?
Oui, tenez, voilà un euro.
Merci, gentil monsieur, bonne route.
Salut de la main, sourire d’un geste de gnome-en-forêt. Le farguisme-miracle opère par (operpar) la gentillesse que ce brave homme a mis à me parler de ma braguette.
Et puisque je ne bée plus, je descends le boulevard à l’abri des courants d’air, vers le Nord.
Ce jour là, j’ai fait ma route du côté Aubervilliers, par derrière, contrée d’autoroute et de canaux.

Coda
Le soir même, vers neuf heures, pluie et trajets éprouvants, dont le dernier en métro sur la ligne 4 (Sud-Nord) où je voyageais trop près d’un clochard incommodant qui avait fait fuir la wagonnée et avait marqué mon voyage d’une odeur de misère écoeurante ; j’entre au restaurant McDonald en sortant du métro ; j’y trouve une clientèle paisible, du samedi soir, paisible. Je bois un thé silencieux, pas fameux, et rentre assez vite.

1-Ces notes infrapaginales ont été rédigées en mars et avril 2017, quand il m'a fallu préciser mes souvenirs de lecture de Léon-Paul Fargue. Je venais de retrouver les carnets dont est tirée cette Méditation de Marx Dormoy.
2- Dans sa Haute Solitude, Fargue appelle ça : 'l'ubiquité d'orage'...
3-Bernard Ruget avait une bouche charnue, un gros nez, une allure très lente, des cheveux frisés portés jusqu'aux fesses, une veste rouge de toile de jute ; il nous emmenait jouer au baby-foot à la cantine de la Préfecture de Police, à la Cité ; on y passait des heures, ça ne coûtait rien. Pas mauvais au lycée, il avait intégré l'Ecole Nationale de Chimie, vers la place d'Italie. Itinéraire : c'est ma promenade Ruget, le Nord-Sud de ma camaraderie. L'autre semaine, il y avait, garée devant chez lui, rue des Roses, une très belle voiture de marque Porsche, simple et rablée, et je me suis dit    tiens, Ruget est revenu par chez lui, et il roule grand sport,    c'est bien.
4-Surnaturel de Fargue, enrichi de la magie de Yonnet des Enchantements sur Paris (connaissez-vous ce livre de vapeurs sombres ?)



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http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-6-2-14/meditation-VIII-du-2-novembre-2013-le-farguisme.html Mon, 24 Apr 2017 21:32:03 GMT
<![CDATA[courte méditation dialoguée IX du 16 avril 2016]]>
http://www.claude-meunier.com/balades-6-2-12/courte-meditation-dialoguee-IX-du-16-avril-2016.html]]>
http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-6-2-12/courte-meditation-dialoguee-IX-du-16-avril-2016.html Sat, 09 Jul 2016 16:53:37 GMT
<![CDATA[méditation VI du 5 mars 2012]]> Puis, vers 10 heures et demie, au McDo de Marx Dormoy, pour un expresso et ’mandise’ et verre d’eau fraîche à 3€30. Une mandise est une sorte de muffin gras, fourré à la pâte de noisette : l’ensemble fait un casse-croûte très correct. Je suis très bien installé dans la salle du haut, dans une posture familière : ces fast-food du milieu de matinée, avant le coup de feu de midi qui me fera fuir, où je retrouve le confort et la paix des grandes brasseries d’avant, devenues inhospitalières, trop chères. D’ailleurs les clients du jour sont affairés. Au McDo on rencontre dans ces moments des femmes qui se maquillent, des lecteurs, une foule d’ordinateurs, des affairés en somme, des assidus qui viennent là parce que c’est possible et qu’on leur fout une paix studieuse. Au fond, une bosseuse à l’ordinateur, derrière moi deux jeunes gens répètent une leçon à partir d’un lexique que tient le jeune homme. Un vieil asiatique vient s’assoir à l’abri, au chaud, on voit bien qu’il vient se reposer, sans consommation, gratis, bonnet de laine et plutôt bien sapé.
Et voilà à quoi j’arrive ce matin là, à quoi je pense : il est temps de partir, mon vieux, c’est à dire : ‘partir de Paris’. Qu’est ce qui me reste en ville : ce carrefour Marx Dormoy et pas plus (peut-être aussi, un peu, cet ilôt du Xe arrondissement, entre Louis Blanc et Stalingrad, pas loin de mon vieux Lycée Colbert): le reste est enspéculé, inutilisable et rebutant. Et si, maintenant que mon père persiste à être mort, était venu le temps de me laisser emporter plus loin encore par cette dérive du ‘fils du peuple’, emporter ailleurs, par ce penchant pour les silhouettes populaires où je me reconnais complaisamment ?
Comme si j’avais besoin de cette trépidation populaire, mon seul talisman en ville, et qu’à Paris, ce n’était plus possible. Comme s’il était temps de mettre fin à ce curieux renversememt des motifs : me voilà au McDo où je n’ai rien à faire, dans ce quartier qui n’est pas le mien, dans une ville où je n’habite plus (ça fait beaucoup) pour la seule raison que ce paysage m’est, à force d’habitude recrée très volontairement -venir à Marx Dormoy- à force de dépaysement populacier, devenu familier et nécessaire, sans lequel par exemple je ne puis rien faire de fluide, de facile : le seul quartier où je coule de source ?
Et toujours en surplomb la petite humanité vive du métro, affairée autour de l’entrée du McDo et du kiosque qui se trouve là.

http://www.claude-meunier.com/balades-6-2-11/meditation-VI-du-5-mars-2012.html]]>
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<![CDATA[lettres réelles (et postales) à certains personnages des romans de Raymond Queneau.]]>
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http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-5-3-3/lettres-reelles-et-postales-a-certains-personnages-des-romans-de-Raymond-Queneau.html Thu, 05 Jan 2012 14:31:17 GMT
<![CDATA[séries queniennes]]> Je suis venu à Quenotard
M’y suis rendu quand, voulant guérir seul mes empêchements de jeune homme j’élaborais des listes de toutes sortes. Je voulais que ces listes soulagent mon état de tristesse besogneuse, l’étalent et le diluent, le fatiguent et moi aussi. Mais rien à faire, c’était tout l’inverse : je m’en rendais malade et ça filait dans tous les sens, je n’arrêtais pas : une, par exemple, de ces listes, établie en vue d’un ouvrage d’étude examinant les combats farcesques d’Arthur Cravan, m’avait conduit à répertorier tout ce qui, au début du XXe siècle, parlait de boxe. Pourquoi pas la boxe ? me disais-je en effet, il faut bien que tu t’en sortes, de ton marasme de moins jeune homme qui dort, de tes empêchements, de ta perpétuelle promenade boulevard bourdon (par grande chaleur), alors ça ou autre chose, si ça doit te soulager, va pour la boxe. Et puis, ils ont grande gueule, les boxeurs, sont séduisants et bravaches, très proches des artistes dont je voulais être. Récits, développements savants, traités et croquis, films et tableaux, tout m’occupait, pourvu que ce fût pugilistique et d’avant garde, pour honorer comme il convenait la figure de Cravan, boxeur et moderne, ami de Cendrars et tireur de revolver, qui faisait peur à André Gide et aux parents, c’était déjà pas mal, qui voulait mettre à mal la littérature, grande gueule, fort tonnage, ça convenait aux envies d’art brutal qui vous prennent à cet âge. De chacun de mes livres, je tirai bientôt une scène de pugilat, que je copiai sous forme de fiche ; j’étais devenu le champion du combat de boxe littéraire et j’étendais ma documentation sportive jusqu’à la paire de claques, jusqu’au horion, la baffe et le beurre noir de la littérature populaire. Des fiches partout, et chez Queneau aussi, y’a pas de raison puisque ses premiers romans prennent place dans le Paris des années 20-30 que j’affectionnais. Laissant Cravan pour un moment (la dinguerie diverge et tangente, c’est même à ça qu’on la reconnaît : ce type d’érudition conduit à se perdre loin des préoccupations de départ. Tant pis pour l’effet calmant), je m’étais mis à une recherche méticuleuse où il me fallait faire la preuve du goût de Queneau pour la boxe. Je trouvais des anecdotes amusantes, et l’adresse du club où il s’entraînait (A l’Académie Georges, derrière les grands boulevards, où il suivit quelques cours en 1930.) ; je surveillais l’apparition dans son oeuvre des scènes de pugilat, pour en dresser la liste. Dans Loin de Rueil (1944), par exemple, qui est le roman des destins hésitants, qu’on soit savant, poète, vedet de cinéma ou marchand de chaussettes, le roman de l’ambition (et de l’humilité sanctificatrice) et des voyages, le roman du cinéma, Jacques L’Aumône, héros timide et indécis, expédie une formidable tarte sur le nez d’un importun qui guigne sa très belle et très aguicheuse fiancée. La scène, elliptique et inventive, est réjouissante ; elle faisait mon affaire. Sans compter que Jacques devient boxeur, mi-lourd comme Cravan.
Voici la scène, formidable d’accélération, et saugrenue. C’est vers la fin du roman ; nous sommes exilés à San Culebra del Porco et :
“Jacques se penche de nouveau vers Rubiadzan.
Dis donc, tordu, lui prononce t il en anglais, if you take one more peak at my doll, I break your neck.
Mais Rubiadzan qui s’est rétamé le moral à coup de visqui ne prend pas cette menace en considération. Il continue à reluquer Lulu Doumer.
-Comment ça vous est venu, ce talent, demandait Stahl à l’Indien Borgeiro.
Alors Rubiadzan recoit.
-Déjà quand j’étais garçon de café, répond l’Indien Borgeiro, j’épatais les clients
en pleine pêche
-en croquant des pattes de homards, des coquilles d’escargots et même des marennes. Les portuguaises j’ai jamais pu.
un formidable
-Même qu’un jeune homme bien instruit qui venait souvent déjeûner là me comparait à véhache, vous savez : le poète.
marron.
Il s’écroule. On le relève. On lui éponge le blair. Alors il se met à pleurnicher.
Suis pas entré en quenologie pour le bon motif que cette scène est emballante, mais ç’aurait pu. Comme on dit 'emballer un match', tant cette scène manifeste un trait du génie de R.Q. quand les dialogues accélèrent l'action.
En tous cas, on n’a pas idée comme la boxe les a occupé, nos avant-gardes, dans tout un chapitre de l’histoire littéraire qui finit par faire une encyclopédie du pugilisme artiste, une petite bibliothèque portative où Queneau est venu se ranger sans y toucher, par quelques allusions à un match Carpentier Siki qui m’intéressait. C’est dans Les derniers jours, un des romans du début (1936) où l’empreinte autobiographique est très visible, un roman de la dépression étudiante, sur fond de philosophies farouches et bricolées, quand les lâchages sentimentaux et les approximations philosophiques engagent à tous les n’importe quoi. Je me trouvais à l’aise dans ce livre de bistrots, retenu par le personnage très attachant d’Alfred, garçon de café inventeur d’algorithmes et de petits carnets, qui connaît le cours des planètes, qui prédit l’avenir ; c’est un choeur antique à lui tout seul, Alfred le loufiat. Et puis il y avait la fille, Suze, que je rangeai très heureux dans ma liste des filles qui portent un nom d’apéritif ( Chez Calet et chez Toulet, on rencontre de ces filles qui ouvrent l’appétit et qui font rêver. Sans compter Suze Rotolo, qu'on voit au bras de Bob Dylan sur la pochette d'un disque fameux.) En somme, c’était pour moi une lecture utile, Les derniers jours, qui ne contrariait pas mes manies du moment. L’autre avantage de l’érudition, c’est qu’elle trouve refuge dans les bibliothèques et les librairies, tous lieux de passion vicieuse que le monde adulte laisse impunie, comme on sait. Pour moi, c’était la Bibliothèque nationale, comme Queneau au même âge quand il élaborait son encyclopédie des sciences inexactes où il voulait rassembler les élucubrations des fous littéraires. Bibliothèque, érudition, listes savantes : c’est le signe que ça ne va pas bien, que ça ne tourne pas rond. Dans ces rayonnages, on ne rencontre que des enfants craintifs, venus se mettre à l’abri du monde, venus protéger et colmater de pauvres moi friables et effrayés. Tout savoir est grotesque, on s’en rend vite compte, et les officiants ont toujours un drôle d’air.

Pourquoi fait-on des listes et pourquoi les jeunes gens s’y lancent ? Ça tue le temps d’abord, et ça avance tout seul, c’est notre savoir concaténé et rassurant, d’allure scientifique, qui ne demande rien à personne quand il se lance hors du monde autoritaire mais approximatif des professeurs. Classements, palmarès, nomenclatures : par les prouesses de la mémoire et les prodiges de la curiosité, les enfants qui se livrent à ces plaisirs systématiques cherchent à se calmer : les noms qui défilent semblent éloigner les menaces d’un monde dérangé, désordonné et chaotique. C’est aussi, tous les jeunes proustiens le savent, le plaisir des noms, des listes de noms sauvés du hasard et de la mort, qui s’enchaînent sans nécessité apparente mais qui recréent ou élargissent nos mondes perdus. On se récite alors, comme une prière, cette onomastique du désastre. La psychanalyse, quand elle se penche sur le berceau de Queneau, observe que les petits abandonnés choisissent le plus souvent de créer-et d’organiser- ces mondes abstraits et alphabétisés, mais complets : ils y étayent un moi rendu fragile par les angoisses de l’absence et de l’éloignement: les voilà épistémophiles amateurs d’histoire ( dates, batailles napoléoniennes, capitaines de Jeanne d’Arc, collines de Rome, Tour de France, palmarès boxistiques) ou d’arithmétique (multiplications, nombres premiers, c’est le mieux). Il y a comme une volonté du par-coeur, qui dresse bientôt nos personnalités échafaudées.
Mais la liste est un malheur qui, toujours et mécaniquement, précipite celui qui s’y livre dans les vertiges de l’absence. Quoiqu’on fasse, on est gagné par l’obsession de l’élément manquant et, si on vérifie un temps ce qu’on connaît trop, on furète bientôt dans ce qu’on ne connaît pas : la liste finit par ouvrir d’autres listes, connexes, ça ne rate pas, qui exigent de longues recherches. Ayant ainsi découvert que Queneau avait fait de la boxe (Braque aussi était boxeur, et Derain, et Foujita. Fut donc un temps heureux, où les principaux divertissements des avant-gardes coincidaient encore avec ceux des classes petites, en partie pour la modicité des prix pratiqués. Le cyclisme, par exemple, était en vogue, Vlaminck faisait des courses avant de peindre. Tout ceci dessinant bientôt comme une communauté de destin où les artistes se rêvent et se dessinent en champions ;  cause commune : boxons ! Temps de vigueur, temps anciens, dont on retrouve le souvenir amer dans Benjamin Perret (Le courage du serpent) : « Ainsi sont morts les nervures/Après avoir été/boxeurs peintres/yachtmen) j’étais lancé dans une recension dérivée : les allusions à la boxe dans ses romans, qui impliquait bien sûr la lecture annotative de ses oeuvres complètes, poèmes et romans. On parle de boxe dans Loin de Rueil, dans Pierrot mon ami, dans les Derniers jours et dans quelques poèmes (dont une très belle Morale élémentaire de 1973, Choc mécanique). C’était déjà pas mal et j’étais rassuré : ma polygraphie pugilistomaniaque semblait bien mener à tout, et pourquoi pas à des approfondissements quenologiques? J’en profitai pour relever les apparitions du journal Paris Sport, que j’aimais bien depuis que je l’avais entendu crié chez Cendrars, Pellerin, Fargue et Calet et pour établir toutes les scènes de pernotage, dont l’importance m’était apparue bien vite, les étudier, en examiner, tant dans la vie que dans mes livres favoris, les dispositions variées et les amusantes conséquences ecphractiques
L’humilité est partout présente dans les romans de Queneau et mène bien de ses personnages, du moins dans la période disons de la seconde guerre, où il écrit ses romans de la sagesse inaccomplie (et moi donc) : Pierrot mon ami, Rueil, donc, et Le Dimanche de la vie : c’est le Queneau lecteur de Kojève, un hégélien dont les héros de fiction tentent de se dégager des conflits de l’histoire sans toutefois se contenter d’une sieste spéculative ou philosophique. Pas facile, parce que si Pierrot, L’Aumone donc, et Valentin Brû sont en quête de sagesse, ils n’en sont pas moins tenus de s’en sortir, de leur condition populaire ; ils sont pris entre deux. Tant de savetiers, et le plus célèbre dans Zazie, tant de balayeurs ou de rien du tout, tant de clochards, de myopes et d’indécis dans les livres de Queneau : nul doute que ces figures ne soient d’inspiration évangéliques, dont on retrouve la marque dans son Journal, tout au long et surtout pendant les années de guerre : s’humilier, et même prier, se mêler à la foule de ses camarades soldats, s’y abandonner sans réfléchir, s’attrister avec elle voilà à quoi tend Queneau dans ces années-là quand il écrit Loin de Rueil. Nom du personnage principal : Jacques l’Aumone, et quand il part pour Hollywood il se pseudonyme en James Charity ; le petit peuple : en être, le plus simplement possible.
Mais la boxe dans tout ça ? La boxe, c’est d’ordinaire quand les héros du peuple se grandissent et qu’à force de courage et d’entraînement ils dépassent leur condition et s’exhibent en pleine lumière, forts et vigoureux ( le peuple, on vous dit.) En être, mais sans sortir (du ring, on peut pas.) Ce sera donc la part tragique de Loin de Rueil, ce désir religieux de sagesse et d’humilité, que contrarie celui de s’élever et de grandir ; d’un côté les savetiers et les balayeurs, de l’autre les champions, les vedets et les artistes (on laisse de côté l’étude de cette sorte de péché d’orgueil, impardonnable, qui anime le romancier quant il fait le projet d’achever un roman, ou pire, de boucler une intrigue…) : et même cette quête n’est pas satisfaisante, L’Aumone rêve encore de s’humilier : « …le dimanche il travaille jusqu’à midi, puis il s’assoit sur un banc et regarde couler le devenir sans faire de réflexions. Il ne s’est pas marié, il n’a pas de parents ni d’amis. Il se fair lui-même la cuisine. Il mange peu. Il ne boit pas. Il ne fume pas. Il ne baise pas. Il est cordonnier(…). Mais (…) il ne tarda pas à déceler les sous-entendus délirants d’orgueil que de telles réalisations faisaient sourdre en lui. Il serait vain d’être cordonnier cloporte si l’on oublie qu’on a été boxeur, chimiste, acteur et si l’on se plaît à ses contrastes. » Lucide, comme on voit, et très rigoureux examen de conscience.
Jamais dans Queneau le combat de boxe n’est représenté, pas de crescendo romanesque, de scène finale ni d’apothéose prolétaire ; et pas non plus non plus de rédemption ni de harder they fall. Ses héros aiment la boxe, voilà tout, marqueur social, et en tâtent un peu et ping sur le nez ; ils lisent les journaux sportifs, jouent aux courses et fréquentent les vélodromes, comme tout le monde :
« Il ingurcite un café-crème au Petit Cardinal voisin.
-Il y a du soleil aujourd’hui, lui dit le patron.
-Oui mais le fond de l’air est froid, répliqua Jacques
[Très nombreux tenanciers, chez Queneau, forte liste de ces académiciens troquistes qui parlent pour ne très justement rien dire, qui parlent un français rassis, le français de leurs habitués]
-Ça c’est vrai [qu’est ce qu’on vous disait ?…] Ce matin, brr, faisait frisquet. A propos vous irez au Sporting ce soir ?
-Non, je peux pas.
-Pas possible. Il y a pourtant Kid Boucicaut contre Ted la Sardine. Ça promet du sport. M’étonne que vous n’y alliez pas.
-Je peux pas. Ça m’embête bougrement parce que Ted est un copain. »

J’étais donc quenien par liste ; j’aimais mieux les champions noirs et ma vraie période pour ce sujet restait celle du tout début du siècle, et Cravan toujours Cravan, l’art Nègre à bas les bourgeois et leurs artistes anémiés et calculateurs, gidiens. La boxe et Queneau, c’était pas grand chose, finalement, mais j’y étais, j’y étais bien installé au bords de ses rings d’atmosphère. Chez Queneau, on parle le français parlé, et on s’occupe à des passe temps populaires. La boxe, pour Queneau, n’est rien d’autre qu’une allusion, un décor et une situation. Ça me va.
Mais à la fin de sa vie, R.Q. est moins romancier et les raisons qu'on vient d'examiner, de faire rimer ses personnages avec la boxe de leur époque, ces raisons s'estompent : moins de romans, moins d'anecdote, moins de caractérisation, moins de populo. R.Q. médite. R.Q. taoise : il invente et met au point, très vite, une forme fixe qu'il appelle dans son Journal, le lipolepse (amalgame de grec ancien où il faut entendre : je laisse/je prends). Ces poèmes composeront la première partie du recueil Morale élémentaire. Des poèmes comme pour rendre compte des éléments, si l'on veut, en rendre compte simplement et évidemment. Cette notation fait une morale, et cette morale est contemplative ; on n'y compte que des bi-mots, noms+adjectifs. Lipolepse : poésie scopique, pondérée, tranchante. Sonore et musicale aussi, R.Q. souhaitant chinoisement accompagner ces poèmes de coups de gong (très heureuse démonstration ici, par Jean Sary). Les lipolepse ont la forme de squelette qu'on voit ci-dessous :
Et, bien sûr, un peu de boxe :

Choc mécanique          Tir ovale                      Balance légère
                                     Maillot sélénite
Miroir déteint                Miroir moucheté          Miroir rouillé
                                     Gueule torse       
Rires échotiers             Rires perdurants         Rires parsemés
                                     rires éteints

                                     Le boxeur
                                     est en savon
                                     il fait des bulles
                                     il fait des bulles
                                     Le boxeur
                                     devrait donner
                                     une leçon

Miroir inédit                   Miroir impromptu         Miroir imprévu
                                      Rires éteints

Commentaire affleurant : 1-le 'Choc mécanique' rappelle la 'trajectoire des billes de combat' de Duchamp dans son Grand verre, autre grand moment de pugilisme avant gardiste. 2-Les nombreux 'miroirs' sont là pour montrer que cette scène d'entraînement compose un autoportrait du poète en boxeur : destins liés. 3-Destins de clowns : les rires...






[prochaine 'série' : Queneau et le balai]

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http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-5-1-2/series-queniennes.html Wed, 04 Jan 2012 19:07:04 GMT
<![CDATA[quel quenouillard je fais ]]> doublographique [pdf]

http://www.claude-meunier.com/chantiers-5-1-1/quel-quenouillard-je-fais.html]]>
http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-5-1-1/quel-quenouillard-je-fais.html Wed, 04 Jan 2012 14:47:29 GMT
<![CDATA[Dialogues de la crémation. 7.]]>
-Le tonton, il a été incinéré avec son plug anal ?..
-(...)
-...Je veux dire...euh...le plug anal, il était...euh...il était dans le cerceuil du tonton, le plug anal ?..
-(...)
-...ou...euh...il était dans le tonton, le plug anal ?..
-Dans le tonton. C'est ce qu'il voulait, il me l'avait dit, il voulait partir de bonne humeur, avec son son plug anal dans le tonton, le tonton.
-Ah, alors tant mieux. C'est mieux comme ça, tant mieux.
-Oui, tant mieux.

http://www.claude-meunier.com/carnets-0-10-168/Dialogues-de-la-cremation-7.html]]>
http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-0-10-168/Dialogues-de-la-cremation-7.html Tue, 22 Mar 2016 19:55:04 GMT
<![CDATA[paul daive]]> à chval

le prince
à chval

paul daive
à chval

lunaire
à chval

rêveur
à chval

il chute
de chval

héritier
à chval

putatif
à chval

d'un gentil
à chval

royaume
à chval

tant
à chval

et si bien
à chval

qu'on fonde
à chval

bientôt
à chval

un ordre
à chval

PaulDaive
à chval

regroupant
à chval

réveurs       putatifs       lunaires      cadutés      stylés     (pré-communistes ?...mmmm....non.)    mais princes tombés du ciel
à chval

http://www.claude-meunier.com/carnets-0-9-167/paul-daive.html]]>
http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-0-9-167/paul-daive.html Sat, 19 Mar 2016 19:15:27 GMT
<![CDATA[ce qu'on]]> ce qu'on




voit



quand on voit
ce que voit
ce qu'on



voit




on voit
ce qu'on




voit



mais on sait plus quand

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http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-0-8-166/ce-qu-on.html Tue, 23 Feb 2016 14:19:16 GMT
<![CDATA[carte postale du 13 Août 1960 à Joan Kadesch (inédit)]]> Joan Kadesch et Nelson Algren, tous deux très amateurs de champs de courses, se donnaient souvent des nouvelles de leurs paris, gains ou pertes. Ici, à l'été 60, Nelson est à Paris, mais 'got to the wrong track'  ; il fait mine de s'étonner que les chevaux de trot monté n'ont pas le droit de galoper. Gain de la journée : 50 $, tout de même.
Il s'agit ici d'un simple salut amical et affectueux (everlove), illustré d'un amusant autoportrait griffonné à la plume. Nelson habite chez Simone de Beauvoir, rue Schoelcher, et poste sa carte au bureau de l'avenue du Général Leclerc. Elle est partie pour le Brésil (quasi visite d'État), et ne reviendra qu'en octobre [état de leur relation]. Dans quelques semaines, il sera pour sa part 'back to face the music' : à Chicago, à sa table de travail...

http://www.claude-meunier.com/trouvailles-1-4-21/carte-postale-du-13-Aout-1960-a-Joan-Kadesch-inedit.html]]>
http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-1-4-21/carte-postale-du-13-Aout-1960-a-Joan-Kadesch-inedit.html Sat, 05 Nov 2016 17:22:18 GMT
<![CDATA[Mariage de Nelson Algren et Betty Ann Jones]]> http://www.claude-meunier.com/trouvailles-1-4-20/Mariage-de-Nelson-Algren-et-Betty-Ann-Jones.html]]> http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-1-4-20/Mariage-de-Nelson-Algren-et-Betty-Ann-Jones.html Mon, 05 Oct 2015 21:18:34 GMT <![CDATA[carte-courrier du 24 août 1960 à Joan Kadesch (inédit)]]> Cette carte (14x8 cm) est très amicale, drôle et vulgaire comme les deux amis savaient très bien faire. Le paragraphe final fait allusion à la grossesse de Joan : une fille sera vendue aux marché aux esclaves en Arabie Saoudite ; une garçon, échangé pour obtenir de quoi offrir une paire de bas en nylon à la mère de Nelson.
Ce fut une fille.

http://www.claude-meunier.com/trouvailles-1-4-18/carte-courrier-du-24-aout-1960-a-Joan-Kadesch-inedit.html]]>
http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-1-4-18/carte-courrier-du-24-aout-1960-a-Joan-Kadesch-inedit.html Sun, 18 Aug 2013 15:11:19 GMT