fr Copyright 2017Claude Meunier, tous droits réservés. Claude Meunier / balades / méditations de Marx Dormoy http://www.claude-meunier.com <![CDATA[méditation I du 28 novembre 2006.]]>
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<![CDATA[méditation II du 22 mai 2008]]> la carte, et ça préfigure quelque chose de sérieux qui s'accroche à des points très précis  : et je vois l'enseigne du magasin Monoprix, très proche sur le boulevard de la Chapelle, où je venais chercher cahiers et fournitures, sais pas pourquoi, c'est loin, ça devait me désennuyer, et me mettre en route, vague prétexte à m'enfuir rue des Roses. De tout ça je ne dis rien pendant l'apéro : une fois nous avions pris, il y avait Christian Roessler, Bernard Ruget et moi, tous trois équipés de très belles bottes western (les miennes moins belles que les autres, à bouts carrés et boucles de pacotille) nous venions de chez moi après quelques parties de babyfoot au café des parents, bon, et nous avions pris des acides, pour la route. Je me rappelle très bien de l'incident qui a terni cette promenade copinante et envappée : arrivés au square dont j'aperçois là-bas quelques arbres qui pointent, nous avions moqué la casquette d'un pétanqueur. C'était idiot et le fils du bouliste nous avait rattrapé et voulait nous baffer ; nous n'étions pas en état et nous avions filé chez Bernard après que Christian ait sauvé l'affaire par une politesse et un sens de l'à-propos très sûrs. Voilà nos itinéraires. Roessler et Ruget, je finis mon verre de blanc en pensant à vous ; je m'en ressers un ; je vous vois, pilotes parisiens.

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<![CDATA[méditation III du 23 juillet 2009]]> Il dessine une tour eiffel au marqueur sur une petite toile blanche montée sur châssis, au format d’un petit livre. Puis, brusquement, il prend une autre toile dans un grand sac bhv que je n’avais pas remarqué ; la toile est semblable à la première. Je me lève et tente discrètement d’apercevoir le sujet de la nouvelle toile : une ligne d’horizon hachurée, toujours au marqueur et, tout de suite, une autre tour eiffel. Fébrile, je note à toute allure sur mon calepin les détails, ne rien rater de ce beau timbré, un peintre à la chaîne, le roi de la tour eiffel. Pour n’en rien manquer, je décide de le prendre en photo ; j’allume sans précaution ma machine, qui émet un double signal strident ; taille-basse se retourne comme j’ajuste mon peintre ; elle se refagote en tirant sur son maillot, rien n’y fait, re-fesses, re-raie. Et moi, je tire le portrait, de dos, de mon cinoque de Marx Dormoy. Il retouche tableau 1, se relève et considère le paysage produit puis revient à tableau 2. Il pleut. Ça rajoute à mon bonheur excité, on dirait que je suis abrité derrière mon peintre, protégé par mon calepin des orages et de la froidure, en bonne compagnie de tranquilles déclassés, très belle ambiance, avec un premier plan chaleureux et familier, des occupations d’importance, attentives et précautionneuses : tout ce qui s’oppose au monde derrière la baie vitrée, orageux rapide ( on est sur le boulevard, on domine l’entrée du métro. Moi, je suis bien, je note, je prend des photos, et je suis bien. Toujours l’effet heureux de la notation)
Il passe à tableau 3, mais ce n’est pas une tour eiffel ; je me lève pour vérifier (ça va très vite): il travaille à une tâche noire, ronde et centrale, qu’il s’applique à agrandir, on dirait un iris, un œil et les veinules qui en partent. Puis très rapidement : tableau 4. Je m’aperçois qu’il est ambidextre : tours Eiffel de la main gauche, mais ligne d’horizon, formes noires et paysage de la main droite. Il fredonne. Le tableau 4 est vite torché, encore une tour eiffel, mais je n’ai pas le temps de voir le reste ; tableau 5, sur quoi il reste plus longtemps, plus appliqué. Il empile les tableaux à sa gauche ; je m’approche de la baie vitrée, inquiet de laisser passer le sujet des tableaux ; je regarde mieux : un paysage nuageux, quelques volutes, et un soleil noir, central et toujours la tour eiffel.
8h.45, raie-des-fesses disparaît. Je me suis rassis à ma place ; une idée calme mon excitation : et si je lui achetais une toile ? J’arrête un instant de me déhancher pour observer les tableaux, ma crainte de rater une toile ou un thème nouveau, disparaît un court moment. Il tire d’une pochette de nouveaux feutres, de même type que les précédents. Noircissement du soleil central, très marqué, et fin du tableau 5. Se redresse, signes de contentement (s’étire), se penche vers le sac bhv, et tableau 6, plus petit, qu’il prend en hauteur. Il n’a pas touché à son verre d’eau. Une maquilleuse ( le matin au mac do : très nombreuses femmes occupées à se maquiller, penser à l’enquête que ça ferait…) antillaise s’installe au fond de la salle, derrière moi à ma droite. Une gorgée de café et j’y vais
-Bonjour Monsieur, je vous vois peindre…Je peux regarder ?
-Oui (faible)
-(temps d'examen) Celui-là me plaît beaucoup, vous me le vendez ? (debout près de lui, légèrement en retrait. Crains d’avoir été trop direct)
--Beennn oui (faiblesse, timidité)
-Vous allez peindre tout ça ? (Dans le sac, une dizaine de tableaux vierges)
-Beu ben non beu peut être pas…
-Combien vous me le vendez ?
-20 euros (sans hésitation)
-D’accord. Il est très joli ; je suis très content.
-Beu ben moi aussi
-Au revoir
Il ne pleut plus. Je remonte chez Martine ; dans l’ascenseur, impression de grande légèreté, bonne humeur et compréhension : dans le quatrain qui compose le ciel de son tableau Lulu (signé) a figuré tous les « a » par une tour eiffel astucieusement disposée. Ça fait : j’aime quand/tu me parles/d’amour et/qu’avec les mots tu me touches.

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<![CDATA[méditation IV du 29 mai 2010]]> Entrée d’un type, 55 ans, cheveux blancs, mais paraît plus, comme on dit, bonne veste mais mal adaptée à la saison et tee shirt « Tour de France » multicolore que j’ai remarqué tout de suite quand le type est sorti de l’immeuble d’en face, d’un trait depuis la porte cochère jusqu’au bistrot : un habitué. Immeuble moderne de belles proportions, bien dessiné, sale et gris, carrelé de petits carreaux, peu soigné, balcon en retrait du dernier étage très parisien d’allure, 12 rue Fautrier. Et l’homme qui sort de là, accordé à l’ensemble, parfait, mal entretenu. Il a filé au bar, furtif ; je dois le suivre pour compléter mon croquis : est ce qu’il fume bien des cigarillos, comme j’ai cru voir ? Ou un batonnet de réglisse ? Ou quoi qui m’abuse ? Début d’enquête quand je prend le prétexte commode de me rendre aux toilettes, très au fond du café mais pas indiquées et c’est tant mieux, j’ai le temps de m’attarder à des notes mentales, toujours compliquées puisqu’elles nécessitent de se souvenir en même temps qu’on regarde : le regard est plus appuyé : toiles anciennes, sans doute pour marquer un esprit de Montmartre, croutes de style représentatif varié, dont pas une n’est acrrochée droit. Carrelage de type opus incertum classique, dans les bleus et gris, vieux bar de bois sombre, peint et repeint. Mon type n’est pas là, nulle part et cette découverte stoppe mon relevé descriptif : il m’a échappé, l’animal, et par où ? Pas au bar, et je ne l’ai pas vu ressortir, alors quoi ? Retour déçu à ma terrasse ; journal, prise de notes, photographie de la voiture Fiat qui vient de se garer devant moi (créneau difficile, manœuvre en pente qui me distrait et m’amuse) dont je veux garder bien la couleur pistache (tirant sur le jaune), qui se rapproche assez de celle du corps de mon Bic du jour. Maintenant, quand je lève le nez de mon journal, la couleur dominante qui fait le premier plan de mes observation a changé, plus gaie, rare dans Paris, contrastant avec les bleus gris et la poussière du quartier.
J’entends alors : « tiens, toi, tu m’attends une seconde », d’une voix très grave, belle. C’est Tour de France qui entre à nouveau : deux entrées, sans sortie, le type est fort et connaît bien son affaire, c’est un furtif. Courte pose sur ma terrasse à ma gauche : bide léger, allure très détendue, souci et tristesse, nez rond et bien dessiné, veste pied-de-poule. Il s’éloigne et coupe le carrefour dans sa grande diagonale, accompagné d’un homme qui boîte légèrement, qui s’aide d’une canne ; pas de voitures, leur traversée est lente, mais se passe bien.
Un très léger vent frais s’est levé, qui va imposer que je change de tenue promeneuse, plus chaude et retour à casa.
Je note qu’on refait l’appartement du deuxième étage de l’imeuble d’angle
N’est ce pas que c’est assez pour aujourd’hui, cette préméditation de Marx Dormoy, au seuil, pensif avant d’entrer dans mes notes et dans mon quartier ?

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<![CDATA[méditation V du 18 octobre 2011]]> Hier je n’ai fait que marcher, traverser Paris, et ce matin aussi, sans arrêt aussi dans le 13 e ; ce genre de promenade méditative ne se fait que fatigué, ralenti et ça tombe bien.
Et puis les rues Clignancourt et Doudeauville, par la rue-du-commerce africain, wax, épicerie, téléphone (déblocage) : le tout très affairé.
Au coin des rues Stephenson et Doudeauville, je m'arrête au chantier d’un Institut des Cultures d’Islam ; il ne reste que l’immeuble du coin de la rue, le pâté de maison où ce petit morceau est drôlement le seul restant, est vidé et nettoyé, prêt à construire, sur une grande surface qui fait comme un L creux. Le chantier est à un moment de calme ; c’est propre et nettoyé, sans machines encore ; la terre est boueuse et sans relief ; on attend.
J’arrive au carrefour Marx Dormoy, dans ce quartier où je n’ai jamais habité, mais toujours baladé, que je connais bien et je pense voilà ce que ce quartier fait de moi : un passant, un passant habitué et pourquoi ? je cherche des raisons : en gros, ça suit le trajet du 65, quand j’allais chez les parents à Aubervilliers ; je me dis que notre famille a toujours été tangente à Paris, sur un axe, disons Villejuif Aubervillers, qui passe derrière la gare de l’Est, et pas loin de la dernière adresse des parents, Jean Jaurès. Nord Sud, vertical, ça aligne les bistrots des parents, et fait un itinéraire où je me retrouve le plus souvent, qui passe par La Chapelle et Marx Dormoy. D’applomb. Tangente et d'équerre, voilà pour l'itinéraire recomposé, qui m'oblige.
Bon moment de repos à l’abri au mac do, qui domine de son étage l’entrée de la station, vue sur le kiosque. C’est l’heure de Paris-Turf et je repère ses clients spécialisés, qui connaissent leur affaire, aux petits gestes rapides de grands rêveurs. Et compétences populaires, le turf. Je résume de quelques notes cette théorie naissante de la 'tangente' urbaine chez les meuniers ; j'y songe : il ne convenait sans doute pas de rentrer trop loin dans la ville, fallait rester aux bords, aux limites populaires de la ville bourgeoise. Et mon père, à l'aise dans ses cafés de Villejuif et Aubervilliers, jamais loin des cocos et même à St Fons, leur premier bistrot, la cellule communiste de la Rhodia-Seta est à quelques numéros (banlieue encore.)
Puis lente remontée de la rue Philippe-de-Girard, vers le Xe et Louis Blanc ; je passe devant le café Landon -le voilà le café des parents, qui sort sa terrasse (c'était mon travail idiot) puisqu’il pleut. Je me dis qu'on désencombre la salle,voilà tout, puisqu'on ne sait trop où mettre ces tables dans ce café trop petit, pas de place, alors va pour la terrasse et tant pis pour l'hiver. Mais il est très tard, le café Kabyle m'amuse, qui fait la nique à mon père tenancier plus ordinaire, réglé prolétairement sur les prolos matinaux de son quartier de cheminots, cheminots très tôt levés. [Je pense à mon père, patron de bistrot des quartiers populaires, qui n'en voulait pas bouger, chez lui, entre les siens, Je me figure ce bleu de travail qu’il venait à peine de quitter. Mon père est resté en bleu casquette. Va savoir pourquoi je pense à Carette.]

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<![CDATA[méditation VI du 5 mars 2012]]> Puis, vers 10 heures et demie, au McDo de Marx Dormoy, pour un expresso et ’mandise’ et verre d’eau fraîche à 3€30. Une mandise est une sorte de muffin gras, fourré à la pâte de noisette : l’ensemble fait un casse-croûte très correct. Je suis très bien installé dans la salle du haut, dans une posture familière : ces fast-food du milieu de matinée, avant le coup de feu de midi qui me fera fuir, où je retrouve le confort et la paix des grandes brasseries d’avant, devenues inhospitalières, trop chères. D’ailleurs les clients du jour sont affairés. Au McDo on rencontre dans ces moments des femmes qui se maquillent, des lecteurs, une foule d’ordinateurs, des affairés en somme, des assidus qui viennent là parce que c’est possible et qu’on leur fout une paix studieuse. Au fond, une bosseuse à l’ordinateur, derrière moi deux jeunes gens répètent une leçon à partir d’un lexique que tient le jeune homme. Un vieil asiatique vient s’assoir à l’abri, au chaud, on voit bien qu’il vient se reposer, sans consommation, gratis, bonnet de laine et plutôt bien sapé.
Et voilà à quoi j’arrive ce matin là, à quoi je pense : il est temps de partir, mon vieux, c’est à dire : ‘partir de Paris’. Qu’est ce qui me reste en ville : ce carrefour Marx Dormoy et pas plus (peut-être aussi, un peu, cet ilôt du Xe arrondissement, entre Louis Blanc et Stalingrad, pas loin de mon vieux Lycée Colbert): le reste est enspéculé, inutilisable et rebutant. Et si, maintenant que mon père persiste à être mort, était venu le temps de me laisser emporter plus loin encore par cette dérive du ‘fils du peuple’, emporter ailleurs, par ce penchant pour les silhouettes populaires où je me reconnais complaisamment ?
Comme si j’avais besoin de cette trépidation populaire, mon seul talisman en ville, et qu’à Paris, ce n’était plus possible. Comme s’il était temps de mettre fin à ce curieux renversememt des motifs : me voilà au McDo où je n’ai rien à faire, dans ce quartier qui n’est pas le mien, dans une ville où je n’habite plus (ça fait beaucoup) pour la seule raison que ce paysage m’est, à force d’habitude recrée très volontairement -venir à Marx Dormoy- à force de dépaysement populacier, devenu familier et nécessaire, sans lequel par exemple je ne puis rien faire de fluide, de facile : le seul quartier où je coule de source ?
Et toujours en surplomb la petite humanité vive du métro, affairée autour de l’entrée du McDo et du kiosque qui se trouve là.

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<![CDATA[courte méditation VII du samedi 12 mai 2012]]>
un soleil d’Est illumine le haut de l’immeuble d’en face celui de la Poste     petit commerce fripier adossé à la rambarde du métro affairisme       petit commerçant

et toujours les turfistes par exemple l’attention informée et anxieuse de ce lecteur de Tiercé/Quarté Magazine il sort du kiosque il ne peut attendre vite se renseigner lire des résultats ou bien programmer sa journée faire son papier     maghrébin sandales veste

montage d’un stand sur la place à l’écart de l’entrée du métro va savoir pourquoi le jeune patron filme les alentours et multiplie les points de vue     me donne envie de filmer moi aussi depuis la terrasse du café où je suis installé en retrait rideau bas et plantes abritantes       très courtes séquence d’ennui     un client vient boire son café à ce point d’observation l’air vaguement attentif        à quelques détails, on voit que le carrefour est aux aguets

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<![CDATA[méditation VIII du 2 novembre 2013 (le farguisme)]]> par les changements incertains dans mes crèches parisiennes, fébrile entre la place Notre Dame et Marx Dormoy, Sud et Nord. Bien sûr je connais ces journées suspendues et dénervées, sans refuge, où mon désoeuvrement ne trouve finalement qu’une issue : ne rien faire pardi          ne rien faire            soliloquer tant et plus      faire des phrases solitaires en marchant     trouver un rabicoin planquer.
Ça je sais faire
ne rien faire.
Mais ce matin, je ne trouve rien    rien rien   pour calmer la promenade rien rien rien les journaux habituels n’y ont rien fait. Aujourd’hui, je quitte l’atelier d’une amie, dans le XIIIe arrondissement pour aller chez l’autre à La Chapelle, sous les ciels blanchis qu’on trouve toujours dans ces quartiers de voies ferrées. Ah c’est malin, ne pas savoir et attendre les clefs, tourne-et-virer, poireauter   chagrin pataud     maigre révolte ; j’ai du travail dans ma besace, quelques lignes, mais je ne sais où l’installer, si ça va durer et si les amies vont appeler        maintenant tout à l’heure     ce soir et me laisser attendre un peu       beaucoup. D’ordinaire le désembuage de la nuit se fait par les journaux, fines lectures abrasives, exercices spirituels, prières toujours pareilles de la vie qui recommence, marmonnements jaculatoires             oui, prières etc... Mais ce matin seule l’inquiétude et la fatigue me tiennent cloué au grand café du carrefour Marx Dormoy.
Et en ville, quand on est nerveux et fatigué, enfin moi, lent promeneur, ça pousse au farguisme surtout à La Chapelle derrière les gares, pays de poètes et de locomotives. Rabicoin, plus haut, rabicoin c’est farguien, tiré de son dictionnaire précieux et ramené, inventé, de même que ‘méditations’ revient souvent dans le Piéton de Paris. Aujourd’hui, me voilà donc d’un genre farguien, livré à la mélancolie du Café de Paris, une méditation sans spiritualité, mais une religiosité faite d’anecdotes du petit peuple, de ses croyances, de ses peurs et mélancolies, faite de mouvements de foule, de carrefour et d’agitation passive, à quoi les souvenirs ajoutent une part de rêveuse incertitude. Le farguiste1 est ordinairement poreux, méditatif, stanco (de stance), accroché à des détails de trottoir où tout peut advenir, de l’art, des éclairs de conscience et des emportements : là, par exemple, il reste un peu de soleil et de la pluie par flaques       eh bien de ce rayonnement peuvent surgir des elfes, des vieilles dames, un taximan à peau verte, que sais-je encore, c’est farguiste2 : on lévite par les moyens de la surprise et de l’étonnement, du rêve éveillé et du harassement promeneur.
Des souvenirs d’enfant, usés comme il faut, aux coudes, des souvenirs dont on voit la trame, j’en ai à Marx Dormoy,
souvenirs         j’en ai à l’hôtel de Torcy, tout à côté, où habitait un ivrogne familier du café des parents : il m’avait vendu trois francs un beau vélo de marque Peugeot, dix vitesses, une randonneuse,
souvenirs          au Monoprix où je venais acheter (pourquoi ? je me demande…c’était loin de chez moi, pourquoi ici ? le prix ?) des cahiers,
      souvenirs j’en ai rue des Roses où je retrouvais mon ami Ruget, formidable hippie en même temps que solide, épais, spectaculaire fils de flic. Je dis ça pour me justifier de quelque chose (mes souvenirs ont fait de moi un connaisseur du quartier        de tout le reste), pour donner du crédit à mon ennui (ça passe le temps, le vôtre aussi) et une raison à ma fatigue (tout ça vient de loin de si loin c’est fatiguant), je dis ça pour marcher sans bouger et pour tracer un itinéraire dans ma jeunesse de Marx Dormoy, pour retrouver ma liberté et sortir du marasme de tout à l’heure, je dis ça en attendant que revienne la légèreté et l’entrain qui me manquent ce matin.

Me lève et vais payer ; tout de suite, ça va mieux, ça s’éclaire. C’est que, près de la caisse, un grand type est engagé dans une conversation bruyante et enjouée qui produit chez moi un effet de bonne humeur électrique : c’est un antillais immense qui discute en riant avec une vieille dame à poussette, petite et effacée : c’est amical, elle l’aime, c’est familier. Ils sont accompagnés d’un habitué que j’avais déjà remarqué au comptoir, les yeux très clairs, chauve, survêtement de marque Adidas, qui hoche la tête en souriant ; je ne comprend pas de quoi ils parlent, c’est plein de halala, de hocquets et de bourrades mais les yeux clairs se tournent vers moi        bonjour monsieur, sourire bleu, bonjour,         je sors changé, remis dans mes habitudes : j’ai reconnu le grand facteur du quartier, affable et volumineux, qu’on croise vers la rue de L’Évangile, je l’ai reconnu et lui, son rire, la petite dame, la saynette me mettent dans la ligne d’une nouvelle promenade insouciante. Comme on voit, il s’en suit un tout-va-bien miraculeux    rien n’accroche plus souvenirs évaporés       je sors fluide à nouveau     je sors dans le crachin et, un peu plus loin sur la gauche,
devant Saint Denys de la Chapelle, un mendiant à bonnet, assis sur un contrefort de l’église me dit en rigolant : …’eh …ta braguette est ouverte.’ C’est vrai (tatement de vérification : merci.) T’as pas une petite pièce ?
Oui, tenez, voilà un euro.
Merci, gentil monsieur, bonne route.
Salut de la main, sourire d’un geste de gnome-en-forêt. Le farguisme-miracle opère par (operpar) la gentillesse que ce brave homme a mis à me parler de ma braguette.
Et puisque je ne bée plus, je descends le boulevard à l’abri des courants d’air, vers le Nord.
Ce jour là, j’ai fait ma route du côté Aubervilliers, par derrière, contrée d’autoroute et de canaux.

Coda
Le soir même, vers neuf heures, pluie et trajets éprouvants, dont le dernier en métro sur la ligne 4 (Sud-Nord) où je voyageais trop près d’un clochard incommodant qui avait fait fuir la wagonnée et avait marqué mon voyage d’une odeur de misère écoeurante ; j’entre au restaurant McDonald en sortant du métro ; j’y trouve une clientèle paisible, du samedi soir, paisible. Je bois un thé silencieux, pas fameux, et rentre assez vite.

1-Ces notes infrapaginales ont été rédigées en mars et avril 2017, quand il m'a fallu préciser mes souvenirs de lecture de Léon-Paul Fargue. Je venais de retrouver les carnets dont est tirée cette Méditation de Marx Dormoy.
2- Dans sa Haute Solitude, Fargue appelle ça : 'l'ubiquité d'orage'...
3-Bernard Ruget avait une bouche charnue, un gros nez, une allure très lente, des cheveux frisés portés jusqu'aux fesses, une veste rouge de toile de jute ; il nous emmenait jouer au baby-foot à la cantine de la Préfecture de Police, à la Cité ; on y passait des heures, ça ne coûtait rien. Pas mauvais au lycée, il avait intégré l'Ecole Nationale de Chimie, vers la place d'Italie. Itinéraire : c'est ma promenade Ruget, le Nord-Sud de ma camaraderie. L'autre semaine, il y avait, garée devant chez lui, rue des Roses, une très belle voiture de marque Porsche, simple et rablée, et je me suis dit    tiens, Ruget est revenu par chez lui, et il roule grand sport,    c'est bien.
4-Surnaturel de Fargue, enrichi de la magie de Yonnet des Enchantements sur Paris (connaissez-vous ce livre de vapeurs sombres ?)



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http://www.claude-meunier.com/contenu-rss-6-2-14/meditation-VIII-du-2-novembre-2013-le-farguisme.html Mon, 24 Apr 2017 21:32:03 GMT
<![CDATA[courte méditation dialoguée IX du 16 avril 2016]]>
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