les cinoques

le cinoque qui roule une pelle à son chien

Mardi 28 septembre 2004, quatre heure et demi, à Denfer, je file prendre le bus 216 pour Rungis. Pressé, j’ai le temps de noter que, devant la gare, un jeune type roule une pelle à son chien. C’est à dire : il tient son jeune chien dans ses bras ; le chien lui lèche le visage et le type enroule sa langue, très tirée, là dedans. Et dans le bus, une grande Noire grince des dents, à fort volume (Je pense : ” j’en ai marre”. Et, plus tard : “quelle conne”)

 

un cinoque : le grand Noir qui s'en balance.

17 janvier 2006. Levé tôt, déjà plusieurs cafés, pas place Pigalle puisque tout est fermé, mais plusieurs allers-retours dans les bistrots du quartier pour m’occuper en attendant l’heure du bus. Puis attente à l’arrêt du 67 sous la pluie, pas d’abri, en compagnie d’un type assez costaud, capuchonné, annoraké, basketté de blanc, 30/40 ans, une espèce de forme sans visage, main dans les poches. Arrive le bus. Je prend le type à témoin, gentiment et sur le ton de la râlerie complice, pour lui dire que le chauffeur pourrait bien nous ouvrir maintenant, au lieu d’aller inspecter sa machine (c’est le départ de la ligne). Il se tourne vers moi et me répond d’un sourire (il est grand, noir, au visage plutôt mou), et dit : « non non on on… ». On monte ; il reste debout, près de la porte de sortie ; moi, plutôt vers l’arrière. Deux autres passagers : un petit chauve-rasé, bien mis, strict, piercing dans le pavillon de l‘oreille et un costumé aux chaussures très pointues. Nuit, silence. D’un coup, le grand type de l’arrêt se lance en avant, sans rien dire, revient en arrière, vaste amplitude des mouvements du buste raidi, très rapides penchements en avant, encapuchonné. Grognements : « on on on … ». Et toujours la capuche sur les yeux. Ça dure un grand moment, jusqu'à Saint Georges, où il descend. Toujours le silence du bus, nuit matinale. Amusé, effrayé.

 

le cinoque bon chrétien de la ligne 12

Vendredi 27 janvier 2006 à Paris, entre Pigalle et Madeleine, sur la ligne 12 (métro). Je sors de chez Philippe où nous avons très vite déjeuné d’un plat de ravioles recouvertes des légumes de la soupe d’avant hier. Dehors, il fait un froid de gueux. Je suis détendu, rendu de très bonne humeur par la gentillesse de ce repas amical ; je suis bien sapé de mon costume de velours violet ; je me tiens appuyé de l’épaule, près de la porte d’entrée du wagon ; peu de monde. Monte à Saint-Lazare un type parmi d’autre, sinistre, que je remarque tout de suite à son entrée, mais à quoi ? Pas grand chose, mais je me dis, celui-là, par exemple, quel cafard, ça fait pas un pli et je hasarde une classification : c’est un cinoque de la sous famille des sévères, pas un blagueur, attention quand ça va partir. Trente ans, maigre, visage au couteau, nez fort et tranchant, peau très marquée, cheveux mal coiffés et gras, plaqués. Acné prononcée, teint pâle : les marques rouges sont soulignées par le grand froid du dehors : sa peau est tendue, et le bords de ses lèvres blancs. Il est vêtu d’une veste trois quart triste, vert sombre, de type anorak passe partout. Echarpe noire bien nouée aux pans rentrés, pantalon marron assez ajusté, chaussures de marches à oeillets, en bon état. Je me dis assez vite que mes notations et mes griffonnages rapides dans mon calepin sont peut être inutiles, que mon cinoque n’en est pas un ; qu’il est plutôt calme, que j’ai jugé trop vite. Rien à signaler, je l’ai sans doute pointé parce qu’il a l’air malade de tristesse ; je voulais peut être manifester mon contentement d’être là, et la cruelle comparaison qui s’en suit. Mon fantôme boutonneux se dirige vers le strapontin qui fait face au mien ; il s’assoit et pose un petit sac à dos sur ses genoux tenus très serrés. Il tire de son sac une demi-baguette (ça s’accélère, je reprends confiance) de pain blanc ordinaire, enveloppée d’un léger papier de boulanger. Il se redresse, dos droit, et penche la tête, menton en avant ( je le savais bien…nous y voilà…) ; il ferme les yeux. Je vois maintenant le haut de son crâne, ses cheveux collés. Puis : pouce, index et majeur crispés ensemble, il fait lentement un signe de croix, une fois, deux fois. Il articule une prière silencieuse aussitôt qu’il a relevé la tête ; coup d’oeil circulaire, mon missionnaire continue à se parler. Soudain il coupe un bout de pain : le geste est disproportionné et vigoureux, fort : il attaque sa demi baguette sans que rien dise s’il a rompu son pain avec le même souci liturgique que tout à l’heure. Madeleine : je descends.

 

deux cinoques, dont un en pointillés

Mardi 14 mars 2006, je suis installé à la terrasse du café qui fait l’angle de la rue des Martyrs et du boulevard de Clichy. Soleil et journal que je viens d’acheter au kiosque. Retour d’une courte promenade dans le quartier, photographiante, quelques peintures hasardeuses ( titre : la peinture fait le trottoir) à même la chaussée. A droite, une jeune femme (escarpins roses et fleuris) semble jeter un oeil sur ce qui semble être les dialogues d’un film. A gauche, deux jeunes types, dont l’un, au téléphone, donne des conseils pour profiter pleinement d’un voyage à Pondichéry ; jargon psychologique et assurance : agacement. A gauche, venant de la rue des Martyrs, une très forte voix : “attends cinq minutes, mon pote, et calme toi, comme moi. ” Un type, costaud, grand, est arrêté au milieu de la rue, sur le passage pietonnier. Il continue, très assuré, de plus en plus fort : “je suis très très calme, moi. Fais comme moi, mon pote, très calme”. Il traverse enfin, me sourit, et dit, criant presque : ” Et je ne m’appelle pas Depardieu, moi, ou Gérard Depardieu”. Il a trente cinq ans, une barbe rousse, un énorme casque musical sur les oreilles, une ample veste rouge et d’immenses baskets montantes, qui excèdent de plusieurs tailles sa propre pointure. Prise de note à la volée, sur la première page de mon journal. Passe alors un autre costaud, plié sous un énorme sac à dos. Il est brun, nombreux cheveux blancs, mal coiffé, peu soigné. Il marche d’un bon pas. Des tatouages pointillés divisent son visage en petites parcelles ; les lignes suivent les rides naturelles du visages ; on dirait un croquis de boucher. C’est effrayant. A nouveau prises de notes ; il repasse aussitôt : les pointillés courrent aussi sur le cou, derrière les oreilles.

 

un cinoque, comme Johnny Halliday

21 avril 2006. Très belle soirée au théâtre à Valence : le roi du plagiat, Jan Fabre. Pour la première fois au théâtre municipal, petit théâtre à l’italienne. Double incompréhension avec Jenny : elle est fâché de me décevoir, de ne pas sortir avec moi ce soir. Effectivement, pourquoi refuser toujours de sortir ? Elle nie. Bon, on fait la tête, chacun de son côté, quand elle m’accompagne en voiture à Valence. Je me laisse emporter : bon ben bonne soirée. Toi aussi. Alors qu’elle ne va rien faire : passe pour une méchanceté. Un cinoque : une suze cassis au café sur la place, face au théâtre. Effet d’alcool. Un cri : hoouuuuu, long, très fort, provient du côté droit de la place. Hooouuuu une deuxième fois, et : le feuuuuuuu. Derrière un groupe nombreux, je finis par apercevoir un homme plutôt petit, qui crie donc houuuuuu le feuuuu en agitant un briquet allumé devant ses yeux. Il s’adresse au groupe de terrassés. Un genre de prédicateur. Je reconnais le type. L’habitude de le voir, ces dernière années, depuis longtemps, dans Valence, dans ce même quartier de l’hôtel de ville. Remarqué parce qu’il s’affuble d’une sorte de déguisement : habillé comme Johnny Halliday, courte veste de cuir, bottes pointues, ou vêtements à frange. Coupe de cheveux de type “banane”. La mâchoire très avancée, voussure, jambes en avant. Mais de là à dire qu’il allait mal, qu’il était dingue… Simplement ridicule. Une fois, il y a peu, on l’avait croisé, assis sur les marches du théâtre, prostré. On s’était fait la remarque qu’il était en train de glisser. Ce soir, c’est fait : ” à la table voisine, une fille dit en riant : non, non c’est rien, c’est le freak de Valence. Elle blague au téléphone. La scène du feuuuu est donc habituelle. Le garçon lève les yeux au ciel. Cinoque est habillé d’un tee shirt rose, usé, marqué devant et derrière “Johnny Halliday”, un jean, des bottes noires, pointues, la pointe de la banane est blonde, oxygénée. Il se déplace un peu, vers le côté gauche de la place, s’arrétant tous les quinze vingts mètres, devant un nouveau groupe : hoooouuuuu ( légère pose) le feuuuu. Il semble s’adresser à la foule, les prévenir de quelque chose. Ça dure près de vingt minutes, sans variation de tonalité, sans changement de posture. Cinq fois, il crie la même chose. Personne ne semble y prêter attention, et pas les enfants. La tristesse : ça se voyait, comment ça allait se finir, cette histoire de cinoque, ce n’était pas seulement la dinguerie d’un fanatique de rock n'roll. Tous ces félés-je suis persuadé qu’on en voit de plus en plus- : ça commence doucement, leur folie. Le prognate de Valence pareil.