les cinoques

une cinoque, akimbo.

une cinoque, akimbo.

Lundi 13 septembre 2010, autour de cinq heures, quartier Maubert, à Paris. Très en avance au rendez-vous avec Brochier au grand café de la place Maubert. Je range ma bicyclette quand je remarque une femme assise sur les quelques marches qui font face à la terrasse du bistrot ; elle parle aux clients attablés au soleil. Pas le temps de m’asseoir ; elle se lève ; je la suis. Puis la double pour prendre sa photographie. C’est une vieille dame clochardisée, pas si vieille que ça, vêtue très chaudement, sans soutien gorge. Je signale la position de ses mains, ouvertes sur les reins, pouces en avant, disposées bien à plat comme si elles tiraient le dos en avant et le maintenaient en place. Il n’y a pas de mot en français pour dire cette façon de se tenir ; les américains ont emprunté à leurs esclaves l’expression A KIMBO pour décrire cette façon fatiguée de soulager une posture épuisée. Comme si les femmes akimbo étaient éreintées Ma grand mère était akimbo.

La vieille folle de la place Maubert descend le boulevard Saint Germain vers la Seine ; elle s’arrête de temps en temps pour se parler en secouant la tête.

 

des cinoques ; saynettes au village

Matinée du dimanche 10 octobre 2010, à Chabeuil. Au portail, en haut du chemin qui mène à la route, je vois passer comme une flèche le jeune marathonien de Chabeuil. Il est à vélo, mains en bas du guidon, pédalant dans la descente. Moi, je laisse filer ; le marathonien à vélo me distance très rapidement. Je vais aux journaux comme d’habitude, sous le porche. Sous la porte monumentale, Francis est assis en tailleur et discute avec un passant qui, visiblement, le connaît bien ; conversation tranquille et souriante. Francis a posé une canette de grand format devant lui ; il a une nouvelle coupe de cheveux, rasé sur les côtés, plus long en haut du crâne qui le vieillit et lui fait une punkitude de cinquante ans et un air assez dur. Ses deux chiens sont postés plus loin et prennent le soleil.

Chez le boulanger de la place Génissieu, je trouve devant moi mon marathonien pressé : tee shirt rouge sombre impeccable, short sportif noir, baskett quasi neuves, de ton argenté ; menton carré, léger défaut de rasage, coupe de cheveux courte et peignée par le vent. La petite et très gentille boulangère lui adresse la parole et l’appelle par son prénom : ” …et toi, T. ?…” Il désigne une commande qui a visiblement été préparée pour lui, dans les trois/quatre euros. Sourire de la boulangère : ” au revoir T…..”

En remontant, sur le quai près du pont, le Vétéran-du-Vietnam s’installe sur le banc de béton : il remonte très haut le bas de son pantalon sur ses mollets. Il a l’air en forme.

 

le cinoque qui torrée les voitures

Mercredi 13 octobre, la nuit est tombée et je remonte à vélo la rue du Faubourg Saint Honoré. Je suis pressé et dois retrouver vite Suzanne qui m’attend à Saint Paul. Au coin de la rue Courbet, je remarque très vite, en le croisant le jeune type (rencontré dans ce blog à la date du 26 avril) de la place de la Concorde, celui qui hésitait tant à s’engager sur la place. Je note très vite : survêtement, petit sac à dos et toujours un stiker, sorte de canne de bambou. Il remonte la rue à vive allure, à pied et fait mine d’esquiver les voitures ; il exagère ses gestes d’évitement ; on dirait qu’il torrée les voitures. Je file et ne me retourne pas.

 

un cinoque, souvenir du café des parents

Me revient le souvenir d’un cinoque, habitué du café que tenaient mes parents derrière la gare de l’Est (Paris Xe) dans les années soixante-dix. Il était âgé d’une cinquantaine d’année, brun et chauve, c’est à dire qu’il ramenait au sommet du crane les mêches qu’il laissait pousser sur les tempes, visage long et carré (on peut dire rectangulaire, en somme), teint mat, yeux sombres. Il était toujours vêtu du même imper marron-bronze, assez court, qui avait été à la mode quelques années auparavant. Le plus souvent, il jouait au flipper et comme je passais de très longs moments à observer les familiers de ce jeu, je le connaissais un peu, sans toutefois savoir son nom. Il était assidu et sa tenue négligée (l’imper était crasseux, les cheveux mal tenus) faisait qu’on (les parents) se demandait bien à quoi il pouvait s’occuper par ailleurs. Mais rien de cinoque, comme on voit, y’en avait tellement, de ces déclassés, au café des parents…

Et mes parents ont vendu Le petit Landon ; je grandissais ; je fréquentais la cinémathèque. C’est là que j’ai revu le cinoque amateur de flipper, toujours vêtu de son imper douteux, toujours avec ses cheveux follets.

Il parlait tout seul ; le temps passait et il déraillait plus largement, son allure fléchissait, plus maigre, plus nerveux. Je me demandais s’il fréquentait toujours mon vieux bistrot et je n’ai pas noté quels étaient ses films favoris, quand on pouvait le rencontrer à coup sûr, à quelle heure et quels jours. Sans compter qu’en matière de cinoque, la cinémathèque se posait un peu là, avec tous les effarés à qui on laissait les premiers rangs, les pouilleux géniaux de la cinéphilie, héberlués, pâles ; ils avaient tout vu, sans jamais sortir, peu de femmes, bien sûr. Bistrots populaire et salles de cinoche abritaient donc aimablement-la patronne, l’ouvreuse, les habitués-ces types sortis du cadre et où vont ils maintenant ? Ces endroits où ils se réfugiaient, Fargue appelait ça « des rabicoins », le Petit Landon était un bon rabicoin, vérifié depuis longtemps, et la cinémathèque pas mal non plus.

Mais je dois dire que j’étais surtout étonné par la rencontre, loin de chez moi, d’un habitué de chez moi, loin de ses habitudes bistrotières ; c’est ça qui me frappait, et pas ses solliloques efflanqués, qu’il puisse lui aussi sortir de chez moi ; je grandissais, comme j’ai déjà dit.


 

un cinoque en vélo, dan'l métro.

Mi septembre, au métro Couronnes, ligne 2 depuis Pigalle, en route pour le Père Lachaise. Pas plus de précision quant à la date, je retrouve aujourd’hui 29 octobre quelques notes prises dans un carnet Clairefontaine ; je les avais oubliées là, le carnet est destiné à d’autres fatras. Bon, voilà : il est 11h.30, peu de monde, je suis assis sur un strapontin à l’entrée d’un wagon, voyage paisible. A la station Couronne, sur le quai, un type passe, à vélo, lentement, en roue libre ; il est jovial ; il pointe le doigt vers le bout du quai (arrière du train) et dit : ” la porte de Bagnolet, c’est par là ? Non, je plaisante, m’ssieurs dames”. Tout va très vite : cheveux courts, barbe, jean, voix claire et bien placée. Fermeture des portes.