les cinoques

le cinoque savant du Wepler

[Je reporte ici les notes, tirées d’un carnet égaré et retrouvé, datées du 18 janvier 2006.]

Au Wepler, place Clichy, face à ma table, un homme aux cheveux courts, aux lunettes fines et métalliques ; gros livre Russe, de type dictionnaire. Café noisette (pot à part), son bic crystal, qu’il pose à répétition, parallèlement au bord de la table ; parle seul et ponctue sa démonstration en posant son stylo d’un geste sec, toujours à la même place, avec de petits rajustements. Terrasse fermée d’une verrière, en bordure de la place Clichy. Se pince le nez de temps à autre. Je renonce à mon hypothèse d’une initiation au grec ancien et grammaire grecque : l’accumulation de gestes précipités dénonce le synoque, et la typographie du livre laisse deviner, de loin, du russe. Pull noir, chemise blanche, col qui dépasse, bien mis, blouson sur le dossier de sa chaise. Une pile d’ouvrages est posée sur la chaise face à son guéridon. Un étui à lunettes est disposé sur la table, aux 2/3, à gauche. Il semble réciter une leçon, prend et reprend son livre. Un sac à dos près du guéridon, appuyé sur le pied. Bottines assez montantes. Articule et ponctue, réarrange les éléments sur la table. Pull très élimé aux manches, éclaircies, transparentes. Sort un paquet de copies doubles clairefontaine (je reconnais un très ancien modèle), grands carreaux. Ces mêmes gestes sont répétés à l’infini. [J’ai conservé l’addition ; elle précise l’horaire de cette saynette : 11:38. Je remarque qu’à l’époque, j’écrivais encore ‘synoque’.]

 
le cinoque au Red Bull

le cinoque au Red Bull

Mardi 25 octobre 2016, Paris, boulevard Clichy, vers 9 heures moins dix. Le boulevard est désert, entre deux nuits. Je vais croiser un type qui descend vers Pigalle et perçois très vite, et très nettement, qu’il est agressif et que je dois me méfier : jeune, trentaine, chauve, vêtements de sport (maillot qui ressemble à celui de l’OGC Nice, rouge et noir), sac à dos ; il tient un canette de Red Bull et de sa main libre, il envoie des gestes saccadés et approximatifs qui imitent un sport de combat ; j’entends : ‘....culé....culé....gagner de l’argent....’ Je file sur le terre-plein central. L’homme s’est arrêté devant une boutique de ‘Kebab’ dont le patron, qui a repéré mon sportif, fait le gros dos, l’air de rien. Le cinoque lui adresse la parole, et gesticule ; l’autre baisse son rideau. Red Bull traverse, jambe de survêtement remontée, allure chaloupée ; il se mouche très fortement dans ses doigts. Prudemment, je lui laisse prendre du champ ; il avise, en face, un autre commerce du même type, ‘Raph Food’, où le patron (pas sûr) fait le ménage. Le cinoque le branche, à travers sa vitrine ; il parle fort, mais je ne peux comprendre ce qu’il dit ; il fait mine de baisser le froc de son survêt’ et d’un mouvement de bassin, mime une sodomie agressive (interprétation). Un type sort de la boutique, et entreprend tranquillement de manoeuvrer une camionnette dans une petite impasse voisine : le mouvement fluide, peinard, déplace le cinoque, qui remonte le boulevard. Place Pigalle, devant Les Noctambules, il enfile une veste de survêtement à capuche qu’il tire de son sac à dos. D’un large mouvement, il frappe son sac sur un plot planté dans le trottoir. Il entre aux Noctambules. Je lève le camp.

 
un cinoque familier

un cinoque familier

Jeudi 27 octobre 2016, Paris, galerie commerciale qui mène au R.E.R., gare de Lyon, vers une heure et demie. Foule rapide ; j’entends, devant moi : ‘...c’est pas possible, ça...pas possible...connasse...’. C’est devant une boutique de babioles maquillantes, Pesty Woman, par un homme voûté, à la savate traînante. Il reprend son chemin ; je le dépasse et me retourne pour prendre à la volée la photographie ci-dessus : il est âgé d’une cinquantaine d’années, demi-chauve, anorak sombre, alourdi d’un sac de plastique. Il continue de râler.

Un peu plus loin, devant des tourniquets compliqués, je tourne-et-vire, cherchant à m’échapper. Il survient derrière moi et me demande :

-quess vous cherchez?

-À sortir.

Sans hésiter :

-par là.

Un familier, très observateur.

 
le cinoque de la grande brasserie de Valence

le cinoque de la grande brasserie de Valence

Mercredi 22 mars 2017, vers neuf heures et quart, dans le grand café de Valence, au centre ville, un type est assis face à la porte d’entrée. La porte est double, une première pour couper du vent, et une deuxième, plus lourde, qui fait une ouverture plus...disons...solennelle ; le type est en rogne et proteste parce que la première porte ferme mal et laisse passer un courant d’air frais. Il se lève, ferme la porte, butte sur la porte plus lourde, se rassoit, se relève, rebutte, et râle : ‘fermez la porte, fermez la porte...’ Il est très mal tenu, cheveux mi-longs collés, gris, passés derrière l’oreille. Il est vêtu d’un long anorak sombre, sale, et de savates de plastique trop grandes pour lui. Mis à part son combat contre les portes, il est plutôt calme et se concentre sur les dosettes de sucre qu’il verse dans la tasse de son café ; j’en compte quatre. Vers neuf heures vingt, il se lève et se dirige vers les toilettes d’une démarche lente et peu assurée, traînante.

 
un cinoque raciste

un cinoque raciste

Mardi 2 mai 2017, place de la Bastille. Je descends du train ; je viens de la gare de Lyon et me dirige vers Saint Paul, où je dois retrouver Suzanne. Forte voix éraillée avant de traverser le boulevard Henry IV : un type braille avec de grands gestes, sans que je perçoive bien ce qu’il dit ; je sors mon téléphone ; il se retourne brusquement : je prends la photographie qu’on voit ci-dessus, sans qu’il s’en rende même compte. Je note à la volée, sur un coin de mon journal : ‘...les gamins, ils les attrapent et ils vont les égorger dans les bois...les arabes, les arabes...enculé de sa race...’ Édenté, démarche saccadée, lourd bagage à roulette. Il continue de crier en traversant le boulevard ; je le suis, mais ne perçois rien distinctement. Il entreprend le kiosquier de la place ; j’entends : ‘les magasins arabes, ils sont pas touchés...’ Le kiosquier sourit, pas affolé.