les cinoques

un cinoque, skieur au village

Hier 1er décembre 2010, première neige sur le village (Chabeuil, Drôme), tôt cette année. Il a neigé toute la nuit, tranquillement, sans vent, tant qu’au matin, le village est bloqué, pas une bagnole, rien et les mieux équipés qui vaquent, à déneiger ou à quelques courses au village. En remontant du pain et des journaux (arrivés tard), 10h.1/2, je croise en bas de la côte qui mène chez nous, T. chaussé de skis de fond. Sur la route, bâtons, bonnet, anorak tout bien comme il faut. Ses mouvements, compétents semblent-ils, fluides, sont contrariés par la mauvaise neige ensalée de la route : ça ne glisse pas, ça se voit. Mais bon, T. est heureux ; il sourit et, pour une fois, il soutient mon regard quand je le croise ; il répond à mon salut d’un simple “bonjour”.

Ce matin, le village est toujours sous la neige, mais la route est dégagée et tout à fait propre. Il fait doux, pas de risque de verglas : je déblaie les congères près du portail. T. remonte du village à vélo (VTT que je ne lui ai pas encore vu, de marque GIANT, pas mal…), snow boots, bonnet, gants, le nez dans le guidon, sans un regard, sans un mot. Quand il passe à ma hauteur, je l’entends tout de même qui parle tout seul.

 

les cinoques : ils sont 'géographiés'

Reçu hier un courrier el. de la très chère Babette, qui me parle de cinoques elle aussi : ” On m’a demandé récemment s’il en existait au Japon. Je crois que c’est une patrie d’origine des cinoques, avec des personnages faisant le tour complet d’eux-mêmes, ou tirant la langue en disant oui, non, oui non non, non oui non. Ils sont nos miroirs déformés, ils sont touchants ou exécrables, mais ce qui est bien, c’est qu’ils soient “de passage” et “géographiés”.

 

une cinoque et son drôle de tricycle

Hier jeudi 2 décembre, un peu avant cinq heures, à la sortie du village (Chabeuil, Drôme) sur la route de Valence. La nuit tombe, en même temps qu’une brume légère, mêlée d’une neige serrée ; dans peu de temps on n’y verra plus grand chose, les bagnoles ont déjà leurs phares, l’éclairage municipal est en service. Fait froid, la neige de ces deux jours est à peine dégagée, les trottoirs sont encombrés des tas de neige sale rejetée par les chasse-neige. Cette route est très fréquentée, qui mène aux supermarchés du coin et qui commande l’accès aux contournements du village. De surcroît : petit vent ; je ne me suis lancé dans cette expédition jusqu’au Casino que pour en rapporter le Campari et le jus de pamplemousse nécessaires à la réussite de mon sorbet au Campari, prévu ce soir. Bon. Ciel bazélourd, mais je repère de loin un drôle d’équipage, déjà remarqué dans les rues de Chabeuil. C’est une jeune femme montée sur une bicyclette à trois roues, objet rare dans la famille des vélos, du moins dans nos contrées, un truc d’adulte, aux roues de diamètre moyen, doté d’un cadre très échancré, bien équipé et neuf. Les roues arrières sont réunies par un dispositif sérieux qui en fait une plate forme grillagée, porte bagage important. La jeune femme est vêtue très chaudement, engoncée dans un anorak de couleur sombre, casque, gants et sur-tout fluorescent ; grosses lunettes, elle est très myope. La piste cyclable est recouverte de neige et de glace, voilà le tricycle occupant la voie de droite et laissant peu de place aux bagnoles qui veulent doubler. D’autant qu’elle roule très lentement, au pas et guère plus vite.

Tout ça semble très dangereux.

Toujours cette jeune femme roule ainsi, très lentement, maladroitement ; on la croise très souvent dans le village ; sur son vélo, elle s’amuse, ça se voit bien, mais elle ne va nulle part ; elle se déplace comme pour jouer. Son occupation enfantine est nouvelle, disons depuis l’été dernier. Dans la petite côte près de chez nous, à cet endroit de la route qui forme une chicane, je ne l’ai jamais vue à bonne allure, toujours en difficulté, peinant sur sa machine. Mais quand on passe près d’elle, elle relève la tête et semble exagérer son air appliqué.

Ce soir là, quand je la croise, je sors mon téléphone, que j’ai préparé en appareil photographique et je la cadre ; elle s’en aperçoit et s’arrête de pédaler. Je lui dis : ” je vous prends en photo”, ce qui la fait rire. Quand j’ai fait quelques pas, elle répond : “j’espère que vous m’avez pas pris”. Non non. Mais sa réticence, sincère ou non, fait que je renonce tout de même à poster ici la photo embrumée de la tricycliste de Chabeuil.

 

le cinoque aux lunettes 'wrap-around'

Mercredi 17 décembre 2010, autour de midi, tout à fait en bas de la rue Mouffetard (Paris Ve). Je suis au Starbuck du carrefour, où je compte profiter des toilettes mais où je dois faire la queue aux caisses tant l’affluence est grande, public de jeunes filles téléphonantes. J’ai très envie de pisser, ce qui me rend impatient et vient même de provoquer ma fuite de la bonne librairie qui est située en face. La séquence bistrotière que je voudrais idéalement dérouler est donc la suivante : commande d’un café, installation, toilettes, café et Tweetage, retour rapide vers la librairie en question. Mais trop de monde : nervosité. Qui ne m’empêche pas de remarquer un jeune type longiligne et barbu, à la longue doudoune noire et aux étranges lunettes fumées inappropriées (quand j’en parlerai plus tard à Jenny elle m’apprendra que ces lunettes sont dites “wrap-around”) mais très à la mode. La vérité, c’est que je l’ai reconnu : il vient comme moi de la librairie d’en face. Et là bas je l’avais surpris à un drôle de manège dialogué avec le libraire. Libraire : ” mais, Monsieur, je viens de vous le montrer, le rayon religion…” Jeune type : “Oui, mais j’ai oublié”. “C’est là, voilà Monsieur, la religion et là, c’est le judaïsme”. De la main ouverte, le libraire balaye les rayonnages concernés, situés au fond de la boutique mais, indifférent à ces explications Doudoune fiche le camp en silence à l’opposé du rayon qui devait l’intéresser. Il y a foule, le libraire se montre excédé. C’est le même Doudoune qui est maintenant au Starbuck où il m’a précédé de peu. Moi, je m’agite et sens bien que mon observation ne pourra durer bien longtemps ; je songe déjà aux toilettes du café “Verse toujours”, tout proche, sans doute plus accessibles. Doudoune se balance d’un pied sur l’autre ; il enlève ses lunettes et fixe attentivement un jeune couple qui passe commande. Jean étroit, chaussures strictes, il semble planté là, sans consommation. Il murmure quelque chose pour lui seul et hoche la tête. Je veux partir et équipe mon téléphone pour une photographie ( qui sera tout à fait floue et inutilisable ici) qui me servira de prises de notes, ambiance, couleurs, clientèle…Je ne peux plus attendre et file à “Verse toujours”.

 

un cinoque en route vers le dispensaire

Jeudi 18 décembre 2010, dix heures moins le quart, devant le Sénat, sous les arcades (Paris VIe) ; pluie, vent frais. Je m’aperçois que je marche depuis quelques temps derrière un type voûté, chaussé de pantoufles et trop légèrement vêtu d’un pull et d’un pantalon de toile. Il ne marche pas vite, mais ne traîne pas non plus ; ce qui ne va pas, c’est cette tenue qui ne le protège évidemment pas du froid humide. Le temps est bien établi à Paris cette semaine : froid, neige et giboulées, vent : personne ne se laisse surprendre par la météo : pour sortir comme ce vieil homme (cinquantaine fatiguée), il faut le vouloir, ou ne rien vouloir. Je m’approche pour observer qu’il est mal rasé, cheveux courts et calvitie marquée ; il est petit, sans qu’on sache vraiment, à cause de son allure voûtée ; il est débraillé, sans plus, propre. Il tourne à droite rue Garancière ; le temps que j’arrive au coin de la rue à mon tour, il a disparu : il est donc du quartier, il habite par là. Je descends un peu la rue et jette un coup d’oeil dans l’entrée d’un gymnase municipal qui est là, sans trop y croire, pas le genre de public à ce que j’ai cru comprendre. Mais il est posté dans le hall, au bord d’une grande verrière qui surplombe le gymnase ; il observe les athlètes. Ça dure peu, il prend vite une porte sur la droite, et disparaît. En longeant la façade du gymnase, je note que le bâtiment abrite aussi un dispensaire, sans doute la destination du vieil homme voûté.