derniers poèmes de toute sorte

mes dents/de trente mille ans

en 30 000 ans
mes dents
se sont amoindries ont fondu ont diminué
d'un millimètre à peine


je suis patient
j'ai bien fait d'attendre
m'en trouve bien de mes courtes dents (tendres)
surtout celles de devant


[notez que je n'y suis pour rien, une fois de plus, que c'est un trait d'espèce, une donnée scientifique, une mesure générale. Autrement dit les vôtres aussi, de dents, elles ont racorni, et du même millimètre. Vous n'y pouvez rien, c'est un trait d'espèce, la notre]




j'ai bien fait d'attendre
c'est pas grand'chose
30 000 ans pour des dents de devant
je suis patient



et pour les années à venir
les 30 000 prochaines années
je compte bien perdre encore un millimètre
de redents de redevant


[mais je ne lutterai pas ; c'est un trait de mon caractère, vous zavez compris, je laisse faire ; le plus souvent, je m'érode très volontiers, et même je m'en vante, des dents comme du reste]


alors je vais m'allonger là
et attendre faire un effort de concentration
et attendre penser à mes dents
qui se rétractent lentement



attendre x fois 30 000 ans ça va passer
vite ça ira vite
je vais m'allonger là et attendre et veiller
fondre attentif ça vaut le coup


fondre du bout des dents
m'éroder millimétriquement
me rendre encore une fois conforme à l'espèce
très volontiers fondre

[maigrir des dents, ça se voit pas, c'est discret, c'est parfait une satisfaction intime et tranquille un genre de plaisir qui dure dans ma nature voyez vous on doit pouvoir en jouir un moment]

oui oui je me désagrégerai
dissoudrai avec constance
m'y appliquerai cupiodisolv'rai alors autant commencer
maint'nant par les dents

et si tout va bien dans 300 000 ans
j'en n'aurai plus des dents
tout à fait disparues inutiles sans doute

[on voit bien le topo, n'est ce pas, dans 300 000 ans, j'aurai enfin fondu des dents enfin débarrassé irrémédiablement édenté ça vaul coup une vraie bouche de vieillard pourrai enfin lâcher la rampe dans une sorte d'accomplissement évolutionnaire, enfin]

enfin

 

poésie sonore

gargouillis
boulevard Gargantua

avise une gargote
(la serveuse a une sale gueule (gargouille) mais)

m'en met plein
la gargamelle
(…Comamos tocino por San Gargantón…)

gaga les habitués en sont gaga
et repaye ma tournée
(gaga...garçon remettez-nous ça)

et du pinard
en gargarisme


le bruit cesse

 

fin

voici venir le mot fin
le fin mot fin
la fin


voici venir le mot mort
la mort la fin
le fin du fin


voici finir la mort
la fine la fin
(la mort fine, ah c’est fin)


voici finir la fin
c’est trop fort
c’est trop fin


voici venir le rien
c’est pas rien
mais c’est la fin

enfin la fin
enfin le rien
le fin du rien enfin

d’abord il n’y a rien
et à la fin
c’est la fin


c’est la mort la fin
et à la fin c’est rien
et patin coufin

c’est sans fin
la fin
c’est sans fin la fin

c’est fin

 

les discussions de bistrot

les discussions de bistrot
ne sont pas
des discussions de bistrot

ce sont des prières
de hautes et stridentes prières

mais les prières de bistrot
ne sont pas
des prières de bistrot

ce sont des invocations
de belles et solitaires invocations

mais les invocations de bistrot
ne sont pas
des invocations de bistrot

ce sont des transes
de longues et terribles transes

mais les transes de bistrot
ne sont pas
des transes de bistrot

mais des cantiques de bistrot
des confiteor
des oraisons
des litanies
de longues et belles et terribles et solitaires et stridentes
implorations de bistrot


(c’est bien pour ça que la vie au bistrot
est une messe, à quoi je me rends tous les jours)