quourrier

lettres réelles (et postales) à certains personnages des romans de Raymond Queneau.

J'ai longtemps écrit aux personnages de R.Q dont il donne l'adresse dans ses romans. Effet de mélancolie romanesque : les lettres me reviennent, non distribuées, à l'adresse que j'indique au dos ; elles sont tamponnées : N.P.A.I, n'habite pas à l'adresse indiquée (tu parles...) Ici, la lettre à Mme Dutertre, aimable libraire d'Un rude hiver (1939) Chez Queneau, la population petit-commerçante est terrible, terriblement petite et commerçante, souvent dépositaire d'une abominable sagesse-des-nations et parlant par proverbes un français 'cuit'. Sauf Mme Dutertre (du haut de Mme Dutertre, on a même un 'point de vue' figuré (mais parfaitement dégagé) sur Le Havre : elle n'aime pas les Havrais.) Un rude hiver est un roman triste et brumeux où un boiteux lucide, Bernard Lehameau, trouve son salut auprès d'une très jeune fille-sirène : dispositif zazique avant l'heure...
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Les adresses doivent être 'fictives-réelles', c'est à dire que, données dans une fiction, elles doivent néanmoins correspondre à une adresse en ville qui ne l'est pas, fictive, une adresse en dur, postale, une adresse avec une boitalettres...(Sera-ce suffisant pour établir que Que (queque) Neau écrivait  'dans la vraie ville' ? Non, et on verra pourquoi...)
Ici, lettre à Mme Dutilleul, des 'Derniers jours', amicale et vieille maîtresse de Brabbant, ce cher vieil escroc. Son adresse dans le roman, 80bis rue des Petits Champs, (section de rue chamboulée et refaite, devenue Danielle Casanova en 1944) a été 'adaptée', glissement (tel qu'établi par Pierre David in Dictionnaire des personnages de R.Q., Pulim) nécessaire à une bonne distribution.
lettres réelles (et postales) à certains personnages des romans de Raymond Queneau.
Au début de cette correspondance, j'ai écrit à des adresses 'fictives-fictives', des immeubles fantaisistes, en somme, des maisons rêvées, romanesques, sans existence propre en ville mais bien établies dans la fiction quenienne. Ce genre de courrier disparaît (attente, anxiété, absence totale de compte-rendu...) et n'est pas pris en compte. Le réel, en matière de littérature, c'est quand le postier bute dedans.
Ce n'est pas le cas de Mme Lormier, cliente de Valentin Brû, du 'Dimanche de la vie'. L'adresse est bien celle du roman (le XIIe arrondissement de Paris est très 'quenien', sans doute le plus fréquenté) mais Mme Lormier N'habite Pas (ou plus) à l'Adresse Indiquée : tamponnée NPAI, qui devient par là une 'marque' romanesque.
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C'est comme si j'en prenais des nouvelles, de ces chers personnages de Queneau ; il y a en effet une 'éternité' de la fiction, sensible dans ce dispositif postal : même quand ils sont morts (au total très peu de morts, chez R.Q.) on me signalera TOUJOURS leur absence ; il suffit qu'ils aient séjourné là une fois (il était...) Libre à moi d'en déduire qu'ils sont morts, ou encore absents : sont-ils 'morts-morts' et qu'en dit alors le code civil ? morts-dans-le-roman, ou morts depuis ?...Le cachet de la Poste faisant vertige.
A Epinal, les Belhôtel du Chiendent ont ouvert ' le plus beau bordel d'Europe'. Les Belhôtel sont odieux : ils veulent tout au long du roman prospérer en leur commerce, croître et embellir (imagerie sociale=>spinalienne)(Nota : le 47 rue Thiers était, au Havre, l'adresse du commerce de mercerie des parents Queneau. D'où la vengeance filiale, en forme de critique sociale : mercier ou maquereau, c'est bien pareil, petits papas.)
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Cette enseigne (et son adresse) apparait dans 'Courir les rues' poèmes promeneurs.
 Je ne sais plus ce que contiennent ces enveloppes, de petites notes amusées le plus souvent, tapées sur ma vieille machine de marque 'Japy' et sans disquedurisation...Mais toujours pareillement et perecquement timbrée à 0,46E.
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Encore Courir dans les rues, encore le XIIe arrondissement de Paris...J'habitais alors à Ivry (2001-2005) et il me suffisait de remonter la rue de Patay (qui sent la campagne) pour me retrouver dans ce quartier du Dimanche de la vie. J'en ai alors fait des calculs et des projections zurbaines, des trajets vérificatoires, des plans et des relevés mais, comme on sait, la forme d'une ville...plus personne, plus rien, n'habite à l'adresse indiquée...
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Folleville est l'architecte du 3, rue Abel, près de la gare de Lyon. R.Q. évoque la façade de cet immeuble dans Courir les rues. Et par exemple, je me demande bien ce qu'il y a dans cette enveloppe...période où je courrais Paris en vélo, pistant Queneau...
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C'est dans Hôtel Hilton, in Courir les rues, long poème notatif et foutraque, parfait, que R.Q. part à la recherche de l'extralucide de Nadja, Madame Sacco. Il donne son adresse, 3, rue des Usines, après avoir précisé qu'elle était devenue : 3, rue du Docteur Finlay. C'est derrière la rue Nélaton, quartier changé, très modernisé, où les détails relevés par Queneau ont tous disparus : on ne se rend plus compte de rien, le chantier autour dudit Hilton a tout arraché de la vieille ville : je sais, j'y suis allé, verificando. Et cette déception fait même le contenu de mon courrier à la voyante de Breton...
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C'est dans le Dimanche de la vie et Valentin Brû (voyant : plus il boit, mieux il voit ; il tourne au Pernod, il pernocte) se fait voyante : il doit remplacer Mme Brû qui extralucidait avant son attaque de paralysie ; il se travestit donc et devient cette Madame Saphir à qui j'écris.  Dans ce roman, la voyante (chargée de l'Histoire (une sale histoire : la guerre) à venir) est un(e) leurre, mais son adresse est bien là, au 12 de la rue Taine (cochère ordinaire.) J'aime beaucoup Mme Saphir ; je pense à elle, grâce à qui le flou et la divination, les zôtres niveaux de conscience, sont entrés dans le roman quenien. Phrase type de ces 'déplacements', au tout début du livre : 'le soldat Brû, qui  ne pensait en général à rien, lorsqu'il le faisait de préférence à la bataille d'Iéna, le soldat Brû se déplaçait avec l'aisance d'un inconscient.' Vous avez bien lu : AVEC L'AISANCE D'UN IN-CON-SCIENT...
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Dans le film Le dimanche de la vie, que Jean Herman (Jean Vautrin) a tiré en 1965 du roman de Queneau, Danielle Darieux joue Madame Saphir. Dialogues de R.Q.
On voit que j'ai écrit à Mme Saphir plus souvent qu'aux autres personnages de R.Q. Je la consulte, n'est-ce pas, la bonne voyante du XIIe arrondissement : elle sait peut-être où sont passés les autres. Tous ceux-là sont PRESQUE, à côté, inaccomplis aux destins bancals : j'aimerais tant savoir ce qu'ils sont devenus...
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A la fin des Derniers jours, la petite Fabie habite cet hôtel particulier que lui a laissé ce vieil escroc de Brabbant. Chère Fabie : chez R.Q. les jeunes (et très) filles sont la rédemption des vieux filous (et misanthropes) revenus de tout (schéma zazique établi dès le Rude Hiver.)
La réponse des services postaux porte ici : 'adresse erronée;' C'est que l'hôtel particulier de l'avenue Mozart où s'installe la gisquette délurée, cadeau de Brabbant, était parfait pour son bonheur de cocotte. La banque qui occupe désormais la belle demeure de Fabie (immeuble récent, intercalaire et superposé, mais on jurerait que la belle a conservé un appartement des derniers étages...) occupe maintenant plusieurs numéros de la rue, ce qui rend l'adresse quenienne imprécise, mais non pas 'erronée.' Suis allé voir ça, non mais...
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Hubert Lubert est le romancier dépassé du Vol d'Icare (1968) ; un moment d'égarement et il a perdu son héros, Icare donc, envolé, fugueur (très nombreux absentés chez Queneau) NPAI, comme les autres...Mais il habite à la bonne adresse, le 14 de la rue La Rochefoucault, où était l'atelier de Gustave Moreau, ce qui manifeste bien sûr les intentions flaubertiennes de R.Q.
La question du Vol d'Icare, qui motive et conduit l'enquête burlesque de cet imbécile de Morcol, détective, est bien celle-là : qu'est ce qu'un personnage de roman ? Et le point de savoir où habite cette question n'est bien sûr pas superflu...
Le vol d'Icare est un roman (commenté ici par Jacques Bens) de l'envol, des débuts de l'aviation, de l'absence et donc de l'absinthe (Nota : chez Queneau, on écluse tout au long pas mal de Pernod)
lettres réelles (et postales) à certains personnages des romans de Raymond Queneau.
C'est dans Icare encore, Adalbert Nicolas est un gandin. On peut lui écrire rue Bleue où il crèche pour lui dire son fait, ça r'vient. Pas moyen en revanche de toucher, dans le même quartier, l'horrible Sidonie Cloche (quatre-vingtonze d'la rue Paradis) du Chiendent. Rue vraie (et adresse très plausible) mais faux numéro, par suite de la division et de la renumérotation des rues Bleu et Paradis, l'une dans l'enfilade de l'autre : la lettre ne m'est jamais revenue, ne peut pas revenir. Pas moyen de joindre la vieille Cloche
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Dans Icare, la grisette amoureuse s'appelle L.N. (et c'est tout, elle est d'origine cruciverbiste. Une horizontale.) Femme d'action, comme de nombreuses quenouillardes sans qui les héros de R.Q. n'avanceraient guère, L.N. entretient Icare, sorti à poil et sans défense du roman d'Hubert Lubert.
A ces initiales, L.N., mes épistoles n'étaient pas distribués et jamais ne revenaient (L.N. ? L.R.) : j'ai dû lui trouver un nom plus conformément postal. La rue Belidor (et est-ce qu'elle va s'y réveiller, la belle ?) est près de la porte Maillot, quartier quenien et lunaparquiste.
lettres réelles (et postales) à certains personnages des romans de Raymond Queneau.
Mme de Champvaux est la maîtresse d’Hubert Lubert le romancier d’Icare. Or, Icare s’est envolé, il s’est échappé du roman de son auteur : Lubert, sans son héros, est impuissant. Mme de Champvaux, qui n’y trouve pas son compte, veut ranimer ses ardeurs à coups de fouet. Elle est réjouissantre et sévère. Chez L.N., elle prend goût aux culottes cyclistes, qui l’affolent encore un peu plus. Culottes moulantes : c’est le goût marque de Queneau pour les gaines et autres accessoires popotinesques...
Mme de Champvaux habite au 130 avenue de la Boétie ; l’immeuble existe toujours, en bordure des Champs-Elysées, mais plus l’adresse (vérification après envois multiples (déception...) J’ai dû inventer un 128/130, pour pallier l’inconvénient.
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L'Auguste Queneau, père mercier, du Havre. Commerçant de bonne renommée (la bonne fame, n'est ce pas, l'Auguste ?)
Variante de la contrainte : certes le père Queneau fait partie de la poésie-queneau ('Mon père était mercier...') mais l'adresse est celle des Queneau-dans-la-ville.
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Pour l'abbé Foinard, Valentin Brû est 'un athée bénin'. NPAI comme les autres lettres revenues.
Un jour-mais quand- je les ouvrirai, ces lettres aux chers absents...
Parce que ces jeux postaux renvoient à la très évanescente manière quenienne de traiter de l'absence : tous ces héros passent à travers ; ils voyagent ; ils veulent partir. Faut bien laisser une adresse, tout de même, pour que le lecteur timide vienne aux nouvelles. Exemple (mais impossible, pratiquement) chez Roland Travy qui demande à Odile : 'écrivez-moi poste restante au bureau de la rue Monge/vous allez habiter par là ?/Je ne sais pas. Ça me fera toujours un but de promenade...' [Je n'ai pas écris à Travy, 'poste restante'...ma lettre y serait restée, c'est sûr...]
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Catherine Lescure, Enfant du Limon (1938), habite à l'adresse de Queneau, donnée par lui dans le roman. R.Q. jeune marié habitait là ; on peut jeter un oeil : bel et coquet ensemble d'ateliers d'artistes...
Astolphe Limon rencontre Catherine dans l'Annuaire des Postes, 'vers la page 700' ; elle n'a pas d'autre existence, pas d'autre consistence ; il en tombe amoureux.
Les enfants du Limon est indispensable à qui s'intéresse aux fous littéraires.
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Lucien, des Enfants du Limon (1938), est membre de la Nation Sans Classe (NSC) dangereux groupement liguard, bien dans l'époque. Il est dangereux ; il habite chez sa mère. Le Limon est foisonnant  zéprofus et traite de tout ; on y aperçoit un Queneau plus politique qu'ailleurs dans son oeuvre.
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Rohel est étudiant, comme Tuquedenne (Derniers jours.) Marasme, chagrins et ratages...que ne calment pas de nombreuses balades et dérives parisiennes. Dans ce roman Tuquedenne écrit l'Amphion, poème du dérèglement promeneur et commencement d'une confusion des itinéraires qui recompose la ville, caractéristique de R.Q.
...Vincent lui [Rohel] demanda tout de même son adresse.
- 81, rue Monge.
-Quelle idée d'habiter par là, s'écria Wulmar avec mépris. Moi, j'habite à la Vilette.
- A la VIlette ?
-C'est un quartier chic. Il y a des gens qui sont bons pour la bigorne par là. Allez-y voir !
Bien sur la série est timbrée Perec, tout au long (et réajustements tarifaires...
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