naissance de quelques personnages

monsieur Chauffe et monsieur Baille

Monsieur Chauffe est le chauffeur de monsieur Baille, qui s'ennuie. L'un conduit l'autre, c'est son métier, sur les routes de Nicomède, petite ville perdue dans la brume.

 

Olmo Belocchio, le voyant qui boit

Olmo Belocchio est un voyant qui boit. Et plus il boit, mieux il voit.
Pas un Saint buveur, non, mais un chaman qui tournerait au Pernod : une haute conscience, mais d'un genre très anisé, voilà tout et dégagé de l'esprit de religion. Ses clients lui pardonnent bien sûr ses excès, gages d'une lucidité de plus en plus extra, à la mesure de son ivresse : ils paient (fortes sommes): et plus ils paient, plus il boit. On comprend que le petit commerce d'Olmo Belocchio profite à tous ; l'avenir lui appartient.

 

le père Volcano, cycliste

Avez-vous vu le père Volcano, debout sur la pédale de son vélo ?  maître grand maître de l'allure danseuse du Héros, à droite sur sa bicyclette debout debout jambe droite sur pédale gauche et vélo désaxé      contrepenché      avez-vous vu le père Volcano ?

 

le préfet pendu

La place de l'Eglise a changé de nom, on l'appelle depuis peu : place du Préfet pendu. Voici pourquoi :
un enfant se trompait de chapeau à chaque promenade dans le village. Il prenait un chapeau de paille les jours de pluie et un chapeau de pluie les jours de grand soleil et ces sorte de chose en rapport avec les distractions enfantines. Mais il était ridicule, n'est-ce pas, et le village se moquait ; sa rancoeur grandissait.
Or certains enfants malheureux vieillissent mal : celui-là devint préfet et fit interdire, les préfets peuvent le faire, qu'on possédât plus d'un chapeau.
Ce fut une hécatombe : éternuements et névralgies pour ceux qui n'avaient conservé que leur chapeau de paille, on les enterra dès les premières semaines d'un hiver difficile, sans attendre ; congestions, suées, coups de chaleur pour les autres, qui moururent l'été d'après. Ils n'avaient préservé que leur plus lourds galurins.
Les plus hautes autorités, d'abord troublées par les bouleversements statistiques qui commençaient de défigurer la région, en faire comme un désert si l'on veut, puis effrayées par l'accroissement formidable du nombre de morts dans le département-songez aux conséquences électorales!- exigèrent du jeune préfet qu'il revint au village, au moins pour s'expliquer.
Il réunit les survivants à la salle des fêtes et s'engagea dans des raisonnements administratifs clairs et rassurants ; jamais il n'évoqua les vexations de son enfance. Il fit même d'audacieuses propositions qui prirent la forme d'un compromis remarquable impliquant l'achat de casquettes pour tous, des casquettes juste-milieu, rien de trop lourd, rien de trop léger.
La réunion de la salle des fêtes s'est mal terminée : les enfants des morts ne voulurent rien entendre, les familles se fâchèrent : le préfet fut pris à partie par les plus vigoureux, les grands parents leur prêtèrent bientôt main forte. Les plus jeunes et les plus vieux, les plus malins et les plus vaillants : il était coincé. Il fut pendu à un réverbère de la place de l'Eglise.
Voilà, vous savez maintenant que tout s'explique pour ce qui concerne la toponymie de nos villages, que les histoires de chapeaux finissent mal et que, toujours, le peuple gronde quand on attente à sa liberté.

 

Fran Garigol et Varikino

Fran Garigol était arrivée en Russie il y a très longtemps ; elle y était restée, tombée sous le charme de Varikino, à l'Ouest du pays. Elle y habitait un beau quartier, riche, où la grande façade de marbre blanc de l’Hôtel de ville reflétait le soleil du matin ; en toute saison Varikino semblait baigné d’une lumière neigeuse, le marbre, voyez vous produisant dans ces régions cette sorte d’effet apaisant. A Varikino donc : larges trottoirs et allées de grands tilleuls, à la berlinoise, on ne se refuse rien.
Oui mais, c’est curieux, à Varikino, poussettes et landaus sont interdits.
Voici pourquoi. C’est que Fran Garigol s’était à ce point attachée à son cher Varikino qu’au moment de lui léguer la grande fortune qu’elle avait construite à partir de son atelier de sucre d’orge, et bien elle avait édicté : c’est moi qui paye : pas de landau, les enfants, d’accord, mais pédibulés, c’est la moindre des choses. Les édiles s’étaient rendus aux raisons trébuchantes de la grande Francesca et avaient fait de cette marotte de leur bienfaitrice un argument touristique supplémentaire : à Varikino, on fait de nos enfants des piétons, des promeneurs, des flâneurs dès leur plus jeune âge. Grandis, ils font ainsi de très compétents baladeurs, furtifs et curieux, de très attentifs et discrets arpenteurs de notre belle ville. Et, puisqu’ils ne sont plus, dans le même mouvement, dévolus à la roulette et à l’ordre marchand qu’elle-la roulette-favorise immanquablement, ils sont moins travailleurs, certes, moins boulot-boulot si l’on veut, mais qui s’en plaindrait ? Qui peut prétendre que notre ville n’a pas gagné au change ? Et Fran Garigol avait la vieillesse satisfaite et heureuse qu’elle méritait, ayant participé de première main à l’édification d’une Varikino nouvelle, une ville de grands tilleuls et de marbre laiteux, lente si lente/piétonnante/nonchalente/flânante...