naissance de quelques personnages

le docteur von Libido

Le docteur von Libido s'était trompé de pied en descendant du train rapide.
Le docteur von Libido était de cette sorte d'individus qui, dès lors qu'une alternative leur advient en confondent à tout jamais les deux termes. Soit, pour l'anecdote ferroviaire qui nous occupe : descendre du train en marche, avant donc l'arrêt complet du train, et alors quel pied faut-il engager, près-du-quai ou près-du-train ? Le docteur von Libido n'était pas un idéologue et pas plus un extrémiste : on comprend qu'il avait écarté dès ses premières études la position dite 'dos-à-la-loco' dont le simple énoncé lui avait semblé porter bien des périls. Doué d'un esprit pratique et d'un très sûr instinct théorique il n'avait jamais évolué que 'dans le sens du quai', simple affaire de bon sens ajoutait-il avec amusement.
Bien sûr, le docteur von Libido restait ferme quant à la nécessité première de la chose : jamais il ne permettait de discuter : il faut descendre en marche, on n'y coupe pas, affaire de désinvolture affichée, de nonchalence montrée et de vitesse en toute chose, hop hop un dandy ne traîne pas et il est hors de question de piétiner avec la foule des banlieusards en bas de ce satané escalier mécanique. On voit par là que les choix esthétiques du docteur le portaient tout entier vers la vivacité.
Oui mais pied-du-quai ou pied-du-train ? Fallait essayer. Oui mais cette nécessaire expérimentation était rendue dangereuse par le défaut qui affectait le docteur von Libido, le défaut que l'on signalait au début. Oui mais il oubliait les résultats précédents, ce qui lui était arrivé la fois d'avant, quand il avait choisi pied-du-train, et avait-il d'ailleurs choisi pied-du-train, en était-il bien sûr ? les préparatifs étaient inutiles et la confusion s'emparait de son esprit au moment de se souvenir, et de choisir. Chaque descente de train était un recommencement, un grand saut cognitif, une donnée nouvelle de l'expérience ; à la fin, le docteur von Libido ne savait plus : il se résignait (les dandy sont ainsi fatalitaires) et rajustait son chapeau, et sautait.
Thhhoc lui répondait le réverbère.

 

monsieur Chauffe et monsieur Baille

Monsieur Chauffe est le chauffeur de monsieur Baille, qui s'ennuie. L'un conduit l'autre, c'est son métier, sur les routes de Nicomède, petite ville perdue dans la brume.

 

Olmo Belocchio, le voyant qui boit

Olmo Belocchio est un voyant qui boit. Et plus il boit, mieux il voit.
Pas un Saint buveur, non, mais un chaman qui tournerait au Pernod : une haute conscience, mais d'un genre très anisé, voilà tout et dégagé de l'esprit de religion. Ses clients lui pardonnent bien sûr ses excès, gages d'une lucidité de plus en plus extra, à la mesure de son ivresse : ils paient (fortes sommes): et plus ils paient, plus il boit. On comprend que le petit commerce d'Olmo Belocchio profite à tous ; l'avenir lui appartient.

 

le père Volcano, cycliste

Avez-vous vu le père Volcano, debout sur la pédale de son vélo ?  maître grand maître de l'allure danseuse du Héros, à droite sur sa bicyclette debout debout jambe droite sur pédale gauche et vélo désaxé      contrepenché      avez-vous vu le père Volcano ?

 

le préfet pendu

La place de l'Eglise a changé de nom, on l'appelle depuis peu : place du Préfet pendu. Voici pourquoi :
un enfant se trompait de chapeau à chaque promenade dans le village. Il prenait un chapeau de paille les jours de pluie et un chapeau de pluie les jours de grand soleil et ces sorte de chose en rapport avec les distractions enfantines. Mais il était ridicule, n'est-ce pas, et le village se moquait ; sa rancoeur grandissait.
Or certains enfants malheureux vieillissent mal : celui-là devint préfet et fit interdire, les préfets peuvent le faire, qu'on possédât plus d'un chapeau.
Ce fut une hécatombe : éternuements et névralgies pour ceux qui n'avaient conservé que leur chapeau de paille, on les enterra dès les premières semaines d'un hiver difficile, sans attendre ; congestions, suées, coups de chaleur pour les autres, qui moururent l'été d'après. Ils n'avaient préservé que leur plus lourds galurins.
Les plus hautes autorités, d'abord troublées par les bouleversements statistiques qui commençaient de défigurer la région, en faire comme un désert si l'on veut, puis effrayées par l'accroissement formidable du nombre de morts dans le département-songez aux conséquences électorales!- exigèrent du jeune préfet qu'il revint au village, au moins pour s'expliquer.
Il réunit les survivants à la salle des fêtes et s'engagea dans des raisonnements administratifs clairs et rassurants ; jamais il n'évoqua les vexations de son enfance. Il fit même d'audacieuses propositions qui prirent la forme d'un compromis remarquable impliquant l'achat de casquettes pour tous, des casquettes juste-milieu, rien de trop lourd, rien de trop léger.
La réunion de la salle des fêtes s'est mal terminée : les enfants des morts ne voulurent rien entendre, les familles se fâchèrent : le préfet fut pris à partie par les plus vigoureux, les grands parents leur prêtèrent bientôt main forte. Les plus jeunes et les plus vieux, les plus malins et les plus vaillants : il était coincé. Il fut pendu à un réverbère de la place de l'Eglise.
Voilà, vous savez maintenant que tout s'explique pour ce qui concerne la toponymie de nos villages, que les histoires de chapeaux finissent mal et que, toujours, le peuple gronde quand on attente à sa liberté.