naissance de quelques personnages

le souvenir de Tamara Pil-Pil

J'aimais Tamara Pil-Pil.
Sa canne et la raideur de son genou, le bruit sec et traînant de ses lourdes semelles dans la grande allée : j'aime me souvenir de ce défaut de Tamara : sa boîteur, sa lenteur, la raideur de son genou.
Le souvenir de Tamara Pil-Pil s'éloigne lentement, en boîtant.

 

Salut à toi, Paul Panckoucke

Dans le haut de notre village, sur la route de Fantoine-et-Agapa, quand on monte vers le col des Colles et que le ravin se fait plus profond, on surplombe la ferme Panckoucke. Tous les jours le vieux Panckoucke se tient en contrebas de la route, tous les jours il regarde passer les voitures par en-dessous, tous les jours il nous salue. On répond alors : salut à toi, Paul Panckoucke, que la journée te soit légère, et on file vers le col des Colles. Le chemin n'est pas facile.

 

Filippo Pigafetta et la droite imbécile

Filippo Pigafetta ralentit sa monture le plus calmement du monde et mit pied à terre sous les platanes de la grand place. Il aimait ce moment de l'après midi, plutôt vers la fin, où il rejoignait ses amis au club des Savanturiers, des gens chics et aimables comme lui, qu'il aimait, qu'il estimait, comme lui savants, comme lui aventuriers, ses amis de longue date. Il faisait doux sur la grand place et le stupide brouhaha de la manifestation faiblissait. 'Et contre quoi, ils protestaient, ces imbéciles, soupirait le bon Filippo ? contre quoi ?...veulent pas que les garçons épousent les garçons, et que les filles marient les filles, sont ils bêtes, ces émeutiers de droite, tout de même, on les changera pas...' Mais ce dépit à peine surpris n'accabla pas Filippo Pigafetta très longtemps...et qu'est-ce qu'ils y connaissent, à l'amour...Il s'engage lentement dans le grand escalier du club, frais, sombre et amical et oublie vite les braillards inamoureux ; il prépare à mi-voix la belle histoire qu'il va raconter à ses bons amis savanturiers, si savants, si patients, si drôles, une histoire de chevaux, de carosses, de Porthos et d'Aramis où il prévoit de mêler Queneau, parce qu'il n'y a pas de bonne histoire sans Queneau, impossible, désagréable, sans intérêt, pas d'histoire sans le vieux bérêt du vieux Queneau ; il pousse la porte du club, rajuste le col de sa veste, tire sur les manchettes de sa chemise et sourit : c'est que François Babié de Bercenay vient à sa rencontre et le prend dans ses bras : 'comme tu es beau, Filippo, comme tu es beau. Si tu nous racontes une belle histoire, cette fois c'est sûr, si tu nous racontes une belle histoire, je t'épouse, Filippo'' Sers-moi à boire, répond ce dernier en souriant, l'essentiel, c'est la bonne histoire...écoute Babié, écoute, ça parle du vieux Queneau...sers moi à boire...'

 

Hector Grosbuilding

Monsieur Hector Grosbuilding s’est enfin rendu propriétaire d'un immeuble enfin conséquent, un immeuble de 257 étages, enfin, après tant d'années de durlabeur et d'ascension, d'intrigues et de manoeuvres d'argent, un immeuble à son nom : le GrosBuilding, enfin. Surtout surtout après de très nombreuses années de très nombreux calculs, puisqu’Hector, vous l’aurez compris, aimait à compter. Complaisamment situé dans le quartier des meilleures affaires et des meilleurs calculs, le GrosBuilding est tout de verre et d'acier, comme il convient ; Hector y niche à cinq étages différents, dans cinq grands flats de verre et d'acier, des flats inondés de lumière, comme il convient, qui exposent et manifestent la splendide et néanmoins transparente promotion immobilière d'Hector, le grand Hector, Hector le grand, propriétaire d'un immeuble, enfin, un immeuble de verre et d'acier, un immeuble transparent, enfin.
Il s'agit des étages 5, 53, 157, 173 et 211, desservis par un ascenseur exclusif, l'ascenseur du seul Hector, dont il a seul la clef. Il jouit seul de cet arrangement immobilier, de cet étagement subtilement progressif, dont il connait seul le secret. Hector Grosbuilding habite en effet à ces étages magnifiques et rares qui correspondent à des nombres premiers équilibrés, voyez comme c'est beau, situés à égale distance des premiers précédents, et suivants. Ainsi, quand il va pisser au 53e étage de son bel immeuble Hector savoure (seul) le subtil dispositif arithmétique de son nimeuble : 53 est le 16e nombre premier ; le précédent (47) et le suivant (59) ayant bien pour demi-somme 53 et tout cela fait bien du cinquante troisième étage où il s’est arrêté pour pisser un étage premier équilibré et hop, voilà sauvée la journée d’Hector Grosbuilding. Je vous laisse à imaginer le plaisir combinatoire et additionnel qui prenait notre ami Hector quand il enchaînait les haltes, répartissant les arrêts au gré de calculs jubilatoires : pipi au 57 et apéro au 173, dans quel ordre ou l’inverse les additionner ou les soustraire, les ajouter et les multiplier par le 5e où il avait installé son jardin d’hiver ? Ces enthousiasmantes questions avaient à elles seules justifié la construction du GrosBuilding ; Hector pensait qu'il ne pouvait y avoir plus belle réussite arithmético-immobilière qui dérivait chez lui en un accomplissement esthétique toujours renouvelé ; on ne saurait lui donner tort.

 

Jean-Michel Grosse-de-fonte est une brute

Voici donc venir à ma table cet ahuri de Jean-Michel Grosse-de-fonte, important, grand, gras, épais ; je ne l’aime pas, c’est sûr et il me fait peur mais j’ai dû l’inviter, je n’avais pas le choix, dans cette ruineuse brasserie du quartier des ambassades, rendez-vous des politiques de notre viville qui y exposent leurs ambitions. Grosse-de-fonte est le dédélégué de la Zone de front-Sud de la Ligue Coalitaire, notre parti, et aujourd’hui je m’affiche avec lui, je le soigne, je paye : c’est que voyez-vous il est de tendance mamajoritaire, le gros dla Ligue, si vous me passez l’expression, la tendance lourde très lourde, alors je dois obtenir son appui dans cette campagne idiote mais méticuleuse que je mène pour ma désignation au poste de vice-congrégataire de notre mouvement, l’appui de ce gros tas, grand gras et épais, ce gros caractère à la peau grise, au costard vaguement fripé et majoritaire, un genre d’ancien sportif pectoral, je dois obtenir son appui dans les mystérieuses instances qui règlent la vie politique du cantonton.
Voilà donc que Grosse-de-fonte s’assoit dans un souffle -ahaaan- déplie sa serviette, lisse sa cravate, change quelques détails dans la disposition de son verravin, regarde sa montre, se caresse le venventre et me dit :
-Ta gueule.
A quoi je réponds :
-kessque vous prenez, monsieur Grosse-de-fonte ? Un apéro ?
-Ta gueule, je parle : t’as aucune chance, pour ta désignation. Ta gueule, tu fais pas l’poids et puis tu vois, je t’aime pas...à la Coalition, on t’aime pas...
-Moi je vais prendre une suze...
-Ta gueule. Je m’oppose à ta désignation, je t’aime pas, tu manques d’épaisseur popolitique, si tu vois ce que je veux dire, t’as pas dfond, on te voit à travers...c’est pour ça qu’on t’aime pas...
-Et même, une suze cassis...
-Et pis t’as vovoté comme une buse, au dernier concongrès, comme un âne, derrière les cons de la momotion z, non mais kess t’es allé chercher la momotion z, la z, non mais t’es trop con. Ta gueule.
-Vous savez pourquoi on appelle ça un fond de culotte ?
-Un fondculot’, tu te payes ma fiole ? T’es trop con (il se recaresse le venventre, Grosse-de-fonte, je le vois bien : il se passe et repasse trois doigts au dos de sa cravate en prenant soin de lentement se mamasser le nombril.) On comprend jamais ce que tu veux dire, c’est comme tes trucs de la momotion z, on comprend jamais rin...
-Nonon, c’est la suze-cassis, on appelle ça un fond de culotte, savez pourquoi, la suze-cassis, dans les bistrots...
-...(doigts, cravate, paume, nombril)
-C’est parce que ça ne suzqu’assis, le fond de culotte, ça ne suzqu’assis, c’est pour...
Voilà donc que Jean-Michel Grosse-de-fonte se lève, qu’il jette sa serviette sur sa chaise, qu’il me glisse à mi-voix un dernier ta gueule-ta-carrière-est-faite, et qu’il sort à grands pas, larges et pectoraux.
Je finis lentement mon verre ; je paye en bredouillant une explication effacée. Dans la grand’rue de notre viviville, il pleut ; j’évite les flaques.