naissance de quelques personnages

Larry Cotta est tout pâle

...et voici que je croise dans l’escalier, il souffle, c’est raide, il ne lâche pas la rampe, marche après marche, un pied puis l’autre, c’est pénible, il souffle, il est pâle, je l’entends escaler depuis un moment, il souffle bruyamment et voici que je croise enfin le vieux Larry Cotta. On voit à son air dérangé, un flou dans la coiffure et la cravate de travers, on voit qu’il revient de la plage ; je me retourne : le fond de son pantalon est froissé, et humide : sous son bénard il a gardé son costume de bain, Larry, il souffle, il grimpe avec peine jusqu’à son sixième, il sue, il ne me répond pas, il a le cul mouillé. Doit faire frais, voilà ce que j’en comprends : Larry maugrée, Larry peste, il a loupé sa journée, c’est ça, il a le cul humide, ses vieilles fesses blanches et tremblotantes reviennent de la plage en soufflant en grimpant avec peine jusqu’à leur sixième marche après marche et sans lâcher la rampe. Doit faire frais, c’est à ça que me sert l’observation attentive de Larry Cotta : son vieux cumide à peine rhabillé et ses tifs désordonnés, son air maussade, m’indiquent assez le temps qu’il fait. A chaque fois ça se vérifie : à son allure surpâle je sais que le vent du Nord s’est levé sur notre bord de mer. Et aujourd’hui, à peine croisé, Larry Cotta souffle et grimpe, c’est pénible ; il est pâle ; je remonte le col de mon pardessus.

 

le souvenir de Tamara Pil-Pil

J'aimais Tamara Pil-Pil.
Sa canne et la raideur de son genou, le bruit sec et traînant de ses lourdes semelles dans la grande allée : j'aime me souvenir de ce défaut de Tamara : sa boîteur, sa lenteur, la raideur de son genou.
Le souvenir de Tamara Pil-Pil s'éloigne lentement, en boîtant.

 

Salut à toi, Paul Panckoucke

Dans le haut de notre village, sur la route de Fantoine-et-Agapa, quand on monte vers le col des Colles et que le ravin se fait plus profond, on surplombe la ferme Panckoucke. Tous les jours le vieux Panckoucke se tient en contrebas de la route, tous les jours il regarde passer les voitures par en-dessous, tous les jours il nous salue. On répond alors : salut à toi, Paul Panckoucke, que la journée te soit légère, et on file vers le col des Colles. Le chemin n'est pas facile.

 

Filippo Pigafetta et la droite imbécile

Filippo Pigafetta ralentit sa monture le plus calmement du monde et mit pied à terre sous les platanes de la grand place. Il aimait ce moment de l'après midi, plutôt vers la fin, où il rejoignait ses amis au club des Savanturiers, des gens chics et aimables comme lui, qu'il aimait, qu'il estimait, comme lui savants, comme lui aventuriers, ses amis de longue date. Il faisait doux sur la grand place et le stupide brouhaha de la manifestation faiblissait. 'Et contre quoi, ils protestaient, ces imbéciles, soupirait le bon Filippo ? contre quoi ?...veulent pas que les garçons épousent les garçons, et que les filles marient les filles, sont ils bêtes, ces émeutiers de droite, tout de même, on les changera pas...' Mais ce dépit à peine surpris n'accabla pas Filippo Pigafetta très longtemps...et qu'est-ce qu'ils y connaissent, à l'amour...Il s'engage lentement dans le grand escalier du club, frais, sombre et amical et oublie vite les braillards inamoureux ; il prépare à mi-voix la belle histoire qu'il va raconter à ses bons amis savanturiers, si savants, si patients, si drôles, une histoire de chevaux, de carosses, de Porthos et d'Aramis où il prévoit de mêler Queneau, parce qu'il n'y a pas de bonne histoire sans Queneau, impossible, désagréable, sans intérêt, pas d'histoire sans le vieux bérêt du vieux Queneau ; il pousse la porte du club, rajuste le col de sa veste, tire sur les manchettes de sa chemise et sourit : c'est que François Babié de Bercenay vient à sa rencontre et le prend dans ses bras : 'comme tu es beau, Filippo, comme tu es beau. Si tu nous racontes une belle histoire, cette fois c'est sûr, si tu nous racontes une belle histoire, je t'épouse, Filippo'' Sers-moi à boire, répond ce dernier en souriant, l'essentiel, c'est la bonne histoire...écoute Babié, écoute, ça parle du vieux Queneau...sers moi à boire...'

 

Hector Grosbuilding

Monsieur Hector Grosbuilding s’est enfin rendu propriétaire d'un immeuble enfin conséquent, un immeuble de 257 étages, enfin, après tant d'années de durlabeur et d'ascension, d'intrigues et de manoeuvres d'argent, un immeuble à son nom : le GrosBuilding, enfin. Surtout surtout après de très nombreuses années de très nombreux calculs, puisqu’Hector, vous l’aurez compris, aimait à compter. Complaisamment situé dans le quartier des meilleures affaires et des meilleurs calculs, le GrosBuilding est tout de verre et d'acier, comme il convient ; Hector y niche à cinq étages différents, dans cinq grands flats de verre et d'acier, des flats inondés de lumière, comme il convient, qui exposent et manifestent la splendide et néanmoins transparente promotion immobilière d'Hector, le grand Hector, Hector le grand, propriétaire d'un immeuble, enfin, un immeuble de verre et d'acier, un immeuble transparent, enfin.
Il s'agit des étages 5, 53, 157, 173 et 211, desservis par un ascenseur exclusif, l'ascenseur du seul Hector, dont il a seul la clef. Il jouit seul de cet arrangement immobilier, de cet étagement subtilement progressif, dont il connait seul le secret. Hector Grosbuilding habite en effet à ces étages magnifiques et rares qui correspondent à des nombres premiers équilibrés, voyez comme c'est beau, situés à égale distance des premiers précédents, et suivants. Ainsi, quand il va pisser au 53e étage de son bel immeuble Hector savoure (seul) le subtil dispositif arithmétique de son nimeuble : 53 est le 16e nombre premier ; le précédent (47) et le suivant (59) ayant bien pour demi-somme 53 et tout cela fait bien du cinquante troisième étage où il s’est arrêté pour pisser un étage premier équilibré et hop, voilà sauvée la journée d’Hector Grosbuilding. Je vous laisse à imaginer le plaisir combinatoire et additionnel qui prenait notre ami Hector quand il enchaînait les haltes, répartissant les arrêts au gré de calculs jubilatoires : pipi au 57 et apéro au 173, dans quel ordre ou l’inverse les additionner ou les soustraire, les ajouter et les multiplier par le 5e où il avait installé son jardin d’hiver ? Ces enthousiasmantes questions avaient à elles seules justifié la construction du GrosBuilding ; Hector pensait qu'il ne pouvait y avoir plus belle réussite arithmético-immobilière qui dérivait chez lui en un accomplissement esthétique toujours renouvelé ; on ne saurait lui donner tort.