notations et relevés

les peuzeules

Mon père ne disait pas peuzeul' comme font maintenant les enfants bilingués. Non, il persistait à dire [py:zle][comme dans ruze] par exemple dans la phrase : 'oh moi, les puzzles, je suis pas tellement amateur, j'en fais jamais...'
[j'ai dans mes archives vidéo, une interview de Perec où il explique La vie mode d'emploi : il parle lui aussi de [py:zle]]

 

carrefour des épigones

Tout de même, tout de même : la rue Marcel Duchamp donne dans la rue du Château des rentiers ( Paris, XIIIe)….C’est pas une preuve
ça, hein, c’est pas une preuve ?

 

la légende d'Arachnée

une émission nocturne du début de février 2012 où, entre deux endormissements et flottements, je perçois quelques bribes de la légende d'Arachnée. Et comment se fait il, qu'au matin, au moment des notes récapitulatives, il ne me reste de tout ça que l'étrange clausule : 'nous ne sommes pas des singes nus' ? Toujours est-il que cette longue rêverie radiophonnante aboutit à ce que, entre deux sommeils fatigués,  je m'imagine tisserand : je me vois installé à un métier à tisser-drôle de truc, tout de même- appliqué à trames et chaînes. Je cherche des couleurs, ça ne va pas bien, et quoi tisser, ce n'est pas facile, les motifs s'embrouillent. Le tout est compliqué par les histoires d'araignées de la radio : les fils de mon métier pendent des arbres. Puis, peu à peu, me voilà occupé à me tisser une ceinture de flanelle, long travail, de ces ceintures dont on s'entourait les reins ; je reconnais la ceinture de mon père qui protégeait ainsi son lumbago, réapparue tout récemment dans mes souvenirs.

 

Mané Thécel Pharès, une terrifiante prophétie proustienne.

La première des ‘Quatre conférences’ de Claude Simon (que viennent de faire paraître les Editions de Minuit) est intitulée : ‘Le poisson cathédrale’ et traite de manière sèche et abrupte de la place nouvelle prise par ‘la description’ dans la fiction contemporaine. Le texte s’appuie notamment sur un passage de La recherche du temps perdu, somptueuse description où ’un vaste poisson’ servi au Grand Hôtel de Balbec permet à Proust d’imposer la métaphore d’‘une polychrome cathédrale de la mer.' Simon tient pour central dans la Recherche ce long chapitre intitulé ‘Nom de pays, le nom’ où s’établit comme ‘le système’ des Jeunes filles en fleurs :
puisque ‘la vraie vie, la vie enfin découverte et éclairée, la seule vie par conséquence réellement vécue, c’est la littérature’ (Proust)
puisqu'encore 'pour Proust les noms sont comme les moules des idées’ (Simon)
puisqu’enfin 'la réalité de la langue étant plus réelle que le réel, c'est donc aux mots, aux noms, que Proust va avoir recours' (Simon)
alors : ‘le rôle signifiant qui était jusque-là dévolu à l’action est maintenant tenu par ce que l’on considérait comme un élément inerte du récit, parasitaire, au mieux ‘statique’, c’est-à-dire la description elle-même’ (Simon.)
Belle démonstration de Claude Simon, pour qui le 'vaste' (étrange qualificatif, non ?) poisson ne sert à Proust qu'à nous ouvrir à un pays réel où nous étions jusque-là infichus de pénétrer, en dépit de tous les efforts de nos intelligences critiques.
[Moules des idées ? Oui c’est équivoque et Simon détaille au passage la place de la moule dans la métaphore proustienne ('valve rainurée', coquille Saint Jacques, cuisses bi-valves d'Albertine, 'raie toute en vie' et autres allusions poissonnières...) et plus accessoirement dans les préoccupations d'un narrateur jaloux d'une jeune lesbienne.]
Mais surtout, je relève une très belle incidente de Claude Simon surgie au détour de l'étude de ce 'fonctionnement de la description' chez Proust : au coeur du système (cosmique, solaire...)  il y a justement le soleil et, à Balbec, un 'temple du soleil' : le Grand hôtel. Voici l'affaire, comme un étonnement stylistique : '...le grand thème qui domine toute l'oeuvre, sans cesse rappelé d'une façon ou d'une autre, quand ce ne serait que par le constant retour de ce nom, Balbec, qui est celui d'un temple du soleil, ce soleil qui, chaque jour, descend, je le rappelle " dans le ciel violet stigmatisé par sa figure raide géométrique, passagère et fulgurante" et là, Claude Simon ouvre une parenthèse acérée : 'est-il besoin  de souligner le terrifiant 'Mané Thécel Pharès ('compté, pesé, divisé') que constitue cette suite d'adjectifs ?'
Mané Thécel Pharès, c'est saisissant d’érudition, tranchant, une terrible incise. Et puisque le livre est bien édité, une note nous informe que le manuscrit de Simon portait une explication : Mané Thécel Pharès, c'est une inscription mystérieuse du Livre de Daniel, chapitre V, une terrible prophétie de Daniel devant Balthazar, usurpateur dont la personne et le royaume seraient  bientôt 'comptés, pesés, divisés ', trois mots tracés sur une muraille voisine ; la nuit même Cyrus entrait dans Babylone. C'est comme si Claude Simon prolongeait la 'fulguration' de Proust d'un éclair biblique menaçant ; sans lui, on passait à côté de la frayeur prophétique et des tremblements qui devraient s'en suivre.
Or les proustiens savent bien que La Recherche est orientale et terrible et que l'Apocalypse y est promise aux 'deux races maudites' qui s'y agitent pitoyablement. Chez Proust en effet, juifs et homosexuels partagent un même destin, une même malédiction. De ce point de vue, les bombardements allemands qui s'abattent sur le Temps retrouvé réalisent la menace d'anéantissement, explicite dans tout le roman et annoncée donc au Grand Hôtel de Balbec : le narrateur, ni Saint Loup ni Charlus n'y sont à l'abri ; ils sont prévenus, Mané Thécel Pharès, c'était écrit.
Claude Simon connaît sa Recherche et l’on retrouve plus loin, dans Sodome et Gomorrhe, un Mané Thécel Pharès, cité explicitement cette fois. C’est dans une scène de révélation : le narrateur lit sur le visage de l’inverti Charlus les signes de son homosexualité : ‘aussitôt apparaissent, comme un Mané Thécel, Pharès, ces mots [...et ] l’être enfin compris [...] avait aussitôt perdu son pouvoir de rester invisible’. L’intuition érudite de Simon n’en était donc pas une ; il s’agissait bien plutôt d’un souvenir de lecture, dont le caractère effrayant s’était comme déplacé, du soleil à Charlus, de la révélation littéraire à la révélation sexuelle. Les deux passages valaient effectivement que Claude Simon les rapproche, même involontairement : répétons que Proust menace les invertis de la Recherche d’une terreur d’apocalypse. Et souvenir ça tombe bien puisque la grande affaire des Quatre conférences est justement la mémoire littéraire.
La belle allusion de Claude Simon souligne par ailleurs que l'arrivée du soleil dans la chambre de Balbec n'est pas simplement une épiphanie littéraire, un de ces moments d’importance où le jeune narrateur se remplit religieusement de sa vocation d'écrivain, elle doit surtout être lue comme une prophétie. Claude Simon suggère ici que le narrateur est ce Daniel, seul capable d'interpréter, en tremblant, le signe divin. Proust précise en effet, dans une parenthèse que ne cite pas Simon : '...la figure (...) fulgurante du soleil (pareille à la représentation de quelque signe miraculeux, de quelque apparition mystique.’) Sans doute encore une telle assomption artistique ne s'accomplit elle que dans la crainte, la crainte du croyant, celui qui, tout au long de La Recherche, a mis toute sa foi dans l'art pour faire advenir un autre monde, un monde révélé par l’artiste, un monde plus vrai. Le passage relevé par Claude Simon précède un grand moment de la vocation du narrateur, qui procède la plus souvent par révélation, par signes (que le narrateur échoue le plus souvent à décrypter) : le soleil, quand il pénètre dans sa chambre, veut dire quelque chose au jeune écrivain. Mais Mané Thécel Pharès, cette révélation ne se fera pas sans une frayeur esthétique, de celle qui accompagne les grandes découvertes littéraires : après le roman proustien, et après que le narrateur se sera enfin mis au travail, plus rien ne sera comme avant.
nota. L’article ‘Balthasar’ de mon Dictionnaire de la bible [Bouquins Laffont, fort commode] donne la même explication, et rapporte la même anecdote biblique du festin de Balthasar, le même message tracé sur la muraille du palais. Mais la graphie choisie est différente : le prophète Daniel décrypte en effet : Mené Teqél Pèreç, compté, pesé, divisé. Que je ne donne ici que pour faire apparaître que, décidément, Perec est en morceaux, de toute éternité...

 

notes (et une proposition) à propos de TO SASHAY

pour Leigh Sauerwein

Nous sommes très amateurs à la maison d’une série américaine, TREME, musicale et politique, qui relate la dévastation de la Nouvelle Orléans par 1-l’ouragan Katrina qui a submergé la ville en août 2005 et 2-l’incurie malveillante des politiques depuis lors. Le point 2 étant de loin le plus ravageur.
Le générique de la série est structuré autour d’une chanson, dont les premiers mots me sont restés longtemps incompréhensibles. En l’absence de sous-titres, j’ai dû demander des explications à Jenny : ’je comprends pas, on dirait sa-chet, cha-cher- ou quelque chose comme ça.‘Nonon, c’est sashay, a-I-grec, et Jenny se lance dans une danse ondulante et joyeuse, ridicule, agitant bras et poignets, c’est ça, sashay, to sashay, ça frime, c’est bouger comme ça, tu vois, ça bouge...’ Et elle ajoute : ‘J’entends encore ma mère me dire : ‘don’t you sashay in here, young lady, acting like your homework’s done’. Et effectivement la chanson qui ouvre TREME est illustrée d’une séquence de fanfare, de défilés qui mêlent d’étranges démarches dansées et glissées, et fières.
Après enquête, tous les dictionnaires de la maison donnent en effet : ‘to sashay, se trémousser (South USA)’, ou bien : ‘to move sideways or to walk with a lofty proud gait in a showy manner.’ Ou encore : ‘to strut or flounce in a showy manner, to glide, move or proceed easily or nonchalantly.’ Pas de doute, ça frime : to sashay c’est souple et glissé, ça chaloupe en somme, mais avec une pointe d’arrogance. Mais attention : une démarche chaloupée, c’est ‘rolling gait’ et carrément arrogant, ça devient swagger, tout est dans la nuance, comme on voit, dans la pointe, musicale et dansée, de fierté et d’élégance.
Mais on ne trouve rien dans les dictionnaires américains d’argot, to sashay semblant d’un niveau ‘local’ de langage. Notons que BelleMaman était de Saint-Louis et qu’elle devait tenir ce sashay de ses parents venus du Kentucky. Tous dictionnaires donnant par ailleurs une provenance du français ‘chassé’, terme de danse. Le Webster précise même : ‘metathetic of chassé’, la métathèse étant justement cette permutation de consonne.
American Language de HL Menken détaille plus avant ce genre d’emprunt au français et range sashay avec butte, cache, picayune, chute, coulee, crevasse, depot et shantry, dans les ‘large number of French or pseudo French loans that survive in the speech of the lower Mississippi region but are seldom heard elsewhere’, le plus souvent d’origine géographique, et installés dans la langue au début du XIXeme, et adoptés après la cession de la Louisiane.
Le Menken fait référence au DAE, Dictionnary of American English on Historical Principles, ouvrage des années 30-40 suivant lequel : ‘to sashay (1836) , from the French chasser is defined by the DAE as ‘to glide or move around, to go aroud, to go.’
[Pour la partie française, le Grand Robert traite de : ‘chassé’ : danse, escrime, boxe et développe ‘chassé-croisé’ et ‘chassez-huit’, dont on apprend, dans le Littré, qu’il est impérativement à l’impératif, d’où le Z. Dans Les disparus du Littré, ce dictionnaire dédié aux tueurs de mots, ces Cinoc héritiers de Perec, on liste heureusement de très nombreux termes techniques composés sur ‘chasse’, utiles à l’artisan du passé, y-inclus les mêmes termes de danse. Donc : désuet. Vivant seulement à la Nouvelle Orléans (please pronounce NO:RLANzz et pas NIOU ORLINZZ à la yankee et les nuances ici)]

On comprend alors que le générique de Treme, en attaquant par ce sashay historique indique bien ce qui fait le bonheur de la Nouvelle Orléans : sa profondeur historique, cuisine, langue, musique, que la ville a offert au reste du pays, que Katrina a dévasté, et que l’Amérique laisse pourrir, peut-être parce qu’elle n’a jamais vraiment compris ce qui se passe là-bas en bas. Une affaire de style. De maintien, dans tous les sens du terme, allure-raideur-souci-de-soi, certes, mais aussi dans le sens de ‘je maintiendrai’ devise royale.

Alors, je voudrais profiter de cette courte étude pour proposer la création de ‘sasheyer’, verbe du premier groupe, qu’on conjugerait sur le modèle d’essayer, c’est le plus simple. Un verbe en _ayer, avec petite alternative plaisante dans les terminaisons en 'e' muet : elle sasheye, ou elle sashaie...On reprendrait le mot et l’idée et on dirait donc, pour décrire une démarche dansante : ‘elle sasheyait en sortant du boulot...’ rien ne s’y oppose, désignant une manière de marcher, souple et glissante, musicale à tout le moins.