notations et relevés

l'eau familiale,bénite

l'eau familiale,bénite


C'est l'écriture de ma grand mère, très reconnaissable, sur cette bouteille d'eau trouvée dans le placard aux apéritifs quand nous avons emménagé dans la vieille maison de Chabeuil. Écrit au bic (tracé irrégulier mais appuyé, qui laisse des blancs dans le plein des lettres) sur une étiquette auréolée d'humidité et mouchetée de déjections d’insectes, dont les coins arrondis sont décollés : eau benite, sans accent. L'étiquette est collée de travers, posée à mi bouteille, sur la partie supérieure du fût. La bouteille est de verre épais, vert sombre ; elle porte en relief, disposée en losange, la mention : déposé, propriété de J.Astier S Bourg de Péage Drôme. Dans le haut de la bouteille, de chaque côté de la bague, deux encoches signalent le système de fermeture d'une bouteille de bière, ou de limonade. Une recherche patiente m'a mis sur la piste documentaire des collectionneurs de verrerie ancienne : la notre est bien repérée par un vendeur hollandais, la même, 7 centimètres de diamètre pour 20 centimètres de haut ; elle est dite 'mondgeblazen', souflée à la bouche et estimée à 12 euros. L'usage n'est pas précisé, ni l'entreprise Astier répertoriée. Ma grand mère, Marie Ollat, épouse Gauthier, est née à Marches, dans le canton de Bourg-de-Péage, ça colle pour la provenance, d'autant que mes tantes étaient toutes, à un moment ou à un autre de leur jeunesse, 'placées' chez un pâtissier de cette ville, la maison Gélibert. Ça pourrait être ça : les tantes ramènent à la maison une bouteille de limonade, et leur mère y coule de l'eau bénite, puis range l'objet sacré à l’abri, pour un usage ultérieur, on sait jamais. Le tout, bien dans l'esprit récupérateur et un rien jean foutre de la famille : vin de noix, guignolet et eau bénite.

La bouteille est bouchée, d'un bouchon de liège cassé à l'intérieur du goulot, vieux bouchon séché qui laisse sans doute passer un peu d'air, qui favorise sans doute l'évaporation de l'eau bénite. Il n'en reste plus qu'une hauteur de 9 centimètres et, en écrivant cela, je pense à mon père, qui aurait déjà calculé le volume restant, sans attendre plus longtemps les considérations fantaisistes et hésitantes du fiston biographe et questionneur. Je nous connais tous les deux, et lui un peu mieux depuis qu’il est mort : j’aurais fini par relever la tête en murmurant quelque chose comme : '...me demande bien combien ça fait, combien il en reste...' et il aurait répondu très vite et malicieusement : 'un peu plus de trente quatre centilitres...faut se grouiller…c’est le volume du cylindre…’ je le connais et c'est ce qu'il aurait dit, tant la drôlerie était chez lui liée au temps qui passe, et au calcul.

Comment cette bouteille est elle arrivée là, dans une famille pas plus catholique que ça, pas superstitieuse ni attachée à l’eau quand elle est sainte, ou bénite ? Mon grand père était plutôt grande gueule à ce qu’on dit, d’un genre à croquer de l’éclésiastique ; je fais donc l’hypothèse que cette bouteille n’a pu atterrir dans son placard à apéro qu’après sa mort. C’est ma datation à moi : pas avant 1957 et la mort du grand père, pour des raisons approximatives et légendaires, la légende du grand père plus près des bistrots de Chabeuil que de son église. A l’estime, comme ça, en regardant cette bouteille, je me dis que l’évaporation bénite n’a pu se produire que très lentement, il en manque pas mal, et ça a bien dû prendre allez…une soixantaine d’années. L’écriture de la grand mère est encore sûre et nette. Le bic ? Disons 1960-65.



C’est un garder sacramental.

Garder était sacré ; l’évaporation n’était pas prévue pas une famille d’évaporés. Et puis….c’est comme une diffusion de la prière, non ? un brouillard d’adoration des particules de dévotion ? lithurgique lenteur des buées familiales vapeur de nos croyances ma grand mère les tantes ses filles avaient dû rapporter ça de Lourdes elles y allaient surtout Simone et l’eau bénite est-elle toujours bénite, après tout ce temps (péremption) ou alors il y a-t-il au fond (34 cl) de la bouteille comme un résidu de bénédiction (concentré) ça c’est bien des questions à nous, à la famille la malice la ruse argumentaire les considérations imbéciles et qu’en dirait le curé ? le curé ? y’a pas la lumière à tous les étages (ça, c’est ma mère, vacharde)(mais elle aurait dévié tout de suite, chamboulé la conversation et ajouté : ‘…moi, j’aimais bien ça, la limonade de Bourg de Péage…’) ((Un temps.) ah parce que tu en buvais, toi, de la limonade de Bourg de Péage ? C’était quand ? Tu travaillais où ? )(elle : mais j’en sais rien, moi, je disais ça pour te faire plaisir, d’abord j’aime pas la limonade et puis je me rappelle pas de tout ça)(maman, tu dis n’importe quoi, comme d’habitude mais un peu moins depuis que tu es morte...)(t’es gentil.)

Mais j’ai bien compris que ça va s’évaporer lentement ; alors, dois-je ouvrir cette bouteille ? Laissant de côté le pourquoi faire, pour prier, pour faire ton signe de croix et t’auras l’air fin si cette flotte vieillie n’est plus aussi bénie qu’indiqué sur l’étiquette, après tout ce temps et d’abord il faudrait que t’y crois un peu, tout de même, au bonguieu, pour t’asperger d’eau bénite avant la prière? J’en reviens au calcul qu’aurait produit mon père : sachant qu’au bout de soixante ans, il ne reste que 34,5 centilitres d’un contenant de type calculez combien de générations vont se trouver confrontées à ce genre de question idiote, et au bout de combien de temps y’aura plus d’eau dans la bouteille bouchée mais vide ?

Oui mais imaginons maintenant un fils petit fils ou arrière petite fille qui comme ça un jour, se mettrait à y croire, à la prière et à l’eau bénite, ça peut arriver, on peut pas écarter l’hypothèse du descendant baptisé ou de la descendante convertie qui trouve la bouteille dans la bibliothèque du vieux (moi) et qui se lance dans sa foi nouvelle en priant en priant en priant en s’aspergeant cruxiformiquement. L’enfant se trouve alors devant un cas de conscience ça arrive quand on prie avant ou après la prière et se pose la question de l’ouverture de la bouteille pour profiter de la bénédiction pour mieux prier et demande alors au bonguieu un conseil monguieu aide moi je veux laver ma conscience m’asperger les pêchés, esprit saint aide-moi il en reste à peine de l’eau bénite de l’ancêtre dois-je tout utiliser de l’eau familiale pour ma seule prière et y’en aura plus ah la la ah la la d’un coup comme ça pour une seule prière d’un coup comme ça tout vider de la sainte bouteille familiale et bénite que faire que faire monguieu que faire ? Oui mais si je fais rien (retour de conscience) si j’m’asperge pas si je la laisse l’eau dans la bouteille si je fais rien et que ça continue à s’évaporer comme ça sans rien sans que personne en profite pour prier c’est pêché n’est ce pas ? monguieu c’est péché comme ça rien faire pas prier. Egoiste (ça c’est ma mère, qui prononçait sans le tréma) égoiste tu peux pas prendre toute l’eau bénite de la famille pour toi tout seul pour toi toute seule pour ta prière à toi tout ça passeque toi tu dis que tu crois dans le bonguieu comme ça d’un coup c’est trop facile faut laisser cette bouteille d’eau bénite dans la vieille maison la laisser s’évaporer lentement passeque nous notre seule religion notre seule prière c’est le temps qui passe c’est pour ça qu’on prie pour que le temps passe sans trop nous meurtrir laisse-la s’évaporer cette eau et si elle est bénite et ben la vapeur est aussi bénite non ? et ça profite alors à toute la maison à toute la famille c’est ça qu’y faut faire rien faire. Ça c’est ma très rabbinique mère à la casuistique flottante tournée vers la seule réponse qui vaille faut rien jeter laisser pisser c’était là ça y reste et on verra bien quand je serai morte (c’est fait).

Nota : il me semble que personne dans la famille ne serait assez filou passé présent futur pour aller au bénitier paroissial pour un refill, un rajustement de la hauteur de flotte. Non, pas le genre. Ne saurais trop dire pourquoi.

Mon fils, je le connais il résumerait l’affaire : la bouteille, elle est bénie passqu’elle est là, c’est tout. C’est ça qui la bénit la flotte, c’est qu’elle est là. C’est la famille qui bénit la flotte, et pas l’inverse. Malin et rapide, on comprend qu’il pratique un ipso facto radical.

Ma fille je la connais elle résumerait l’affaire mais ta grand mère, elle s’en foutait non ? sinon elle l’aurait vidé, sa bouteille. L’eau bénite ça sert à rien quand on s’en sert pas et quand on s’en sert pas de l’eau bénite, ben elle est plus bénite. Alors nous ben on fait comme ta grand mère on s’en fout de l’eau pas bénite. Maline et rapide, on comprend qu’elle pratique une concrétude contradictoire.



On comprend que, par ce texte, j’ai réuni le conseil de famille et que bon après consultation le sujet est difficile laisser faire s’évaporer attendre la grâce ou s’en saisir prier sans croire garder du vide et bien après consultation je vais ranger la bouteille benite d’eau familiale dans la bibliothèque à l’abri à l’ombre du côté des livres que je regarde souvent et que j’ouvre peu des grands dictionnaires des vieilles encyclopédies qui s’évaporent.

 

protopopov

Nuit du mercredi 7 au jeudi 8 juin 2017, second sommeil, rêve tardif : une envie de pisser me réveille et, sur mon chemin vers les toilettes, je me récite les vers qui terminaient mon rêve et qui m’étaient apparus tout écrits, dans une typographie simple et très lisible, un genre de sous-titre déroulant. A demi-endormi, je répète les vers en question et, au retour, m’arrête dans la bibliothèque pour noter : ‘...et, par delà, tout un petit trésor/constitué d’oignons blancs de l’East End....’ J’hésite à écrire OIgnons, ou bien Onions et cette hésitation semble me réveiller un peu plus ; je réfléchis et crois me souvenir que, dans le rêve, il était écrit OI. Je renonce très vite, bien sûr, à explorer la signification de ma petite récitation, et sa situation, et ce qui l’a amené mais j’ai le temps de compter deux décasyllabes avant de me recoucher. Ces phrases me sont apparues toutes écrites, découpées sur le fond du rêve, comme sur une page.

J’ai du mal à me rendormir, agité par cette histoire d’oignons anglais quand, un peu plus tard, à peine calmé, je vois dans un nouveau rêve un nom russe, bien écrit là encore, et prononcé à plusieurs reprises. J’entends : ‘Protopopoff, qui c’est, qui c’est, qui c’est Protopopoff ?’ Je me relève pour noter ce nom, retour à mon carnet de la bibliothèque, craignant d’oublier et, là encore j’hésite (off ou ov ?), et finis par écrire ‘ov’ à la fin, popoff me semblant ridicule et caricatural. Plus grave, je ne sais trop si je n’ai pas entendu, et lu : ‘c’est Protopopov qui sait...’ Ou encore : ‘c’est Protopopov, qui sait...’ L’incertitude me tracasse, d’autant que je ne connais pas de Protopopov ; je me demande quand même s’il ne sort pas de Tchékhov et fouille dans mes souvenirs de lecture (Dostoievski...Babel...) mais n’y trouve rien de semblable. Si c’est Protopopov qui sait, faudrait que je lui demande...Je monte alors dans mon bureau, m’installe à ma machine pour chercher qui est ce Prototruc. Il apparait vite que ce n’est personne, que c’est à peine un ministre syphilitique de Nicolas II, son dernier ministre de l’Intérieur, protégé de la tsarine. La lecture de la notice historique, ennuyeuse, me prend un moment et m’abrutit à point (et rien dans le Grand Larousse du XIXe) ; je me recouche en me disant que son nom sort peut-être d’une révision scolaire très ancienne, quand il fallait tout savoir de la révolution russe.

Je ne savais pas qui est Protopopov, qui est resté depuis lors un personnage rêvé, dans un genre de rêve que je commence à connaître, qui parlent, qui scandent un texte précis et bien articulé, des vers, des sentences et même parfois des affiches à forts caractères, des slogans, des rêves écrits.

Mais, un soir que j’assistais au théâtre de Valence à d’étranges Trois Soeurs, Protopopov a reparu de la même façon, écrit sur un fond de nuit. La pièce de Tchékhov était en russe, jouée par des acteurs dans la langue des signes ; l’étrangeté venait de ce théâtre sans parole, pas un mot sur scène, des gestes à la place des dialogues, et un écran qui surlignait le tout où il fallait porter le regard pour comprendre. D’ordinaire, ce genre d’écran sert à traduire la langue originale, mais là, c’était comme un accompagnement littéral où Protopopov est apparu, pas dans la bouche de Natacha, la jeune femme un peu vulgaire qui prend peu à peu la direction de la maison Prozorov, pas dans sa bouche muette mais sur l’écran, là-haut dans les cintres, en fortes lettres lumineuses. D’un coup je retrouvai le silence des rêves familiers, les mots écrits, comme arrachés à l’arrière plan du fond de scène dans une manière de découper mon petit poème, de le détacher de l’histoire qui l’a fait émerger. Protopopov n’est jamais présent dans les Trois soeurs, on ne sait pas à quoi il ressemble, on parle de lui, il attend dehors ; on comprend que c’est l’amant de Natacha, un homme des nouveaux pouvoirs de la nouvelle Russie, une menace qui pèse sur la famille des trois sœurs, un notable qui va prendre la province en main. Protopopov est le nom du temps neuf, qui, pour Tchekhov, est toujours menaçant.
Qui c’est, Protopopov ? me demandait mon rêve. Eh bien l’écran des Trois soeurs me forçait à l’enquête souvenante : Protopopov, c’était lui, un fantôme qui me rappelait quelqu’un, à l’arrière plan du théâtre de Tchékhov, dans l’ombre de coulisses inquiétantes.
J’en ai vu, des trois sœurs, de toute sorte, et des mouettes, encore une l’année dernière à Valence, et des cerisaies, des vanias ; ça m’a pris autour de mes vingt ans, avec Olivier qui jouait Trofimov, avec ses amies comédiennes qui gardaient toutes un air des Irina ou des Macha qu’elles venaient d’incarner. J’avais vu à Avignon un bout-à-bout de textes où un acteur que j’aimais, Roland Amstuzt, bedonnant, bien habillé, disait en soupirant : ‘on dit que je me suis ruiné en bonbons.’ Ruiné en bonbons…j’en avais fait une devise, dans les coulisses de ce théâtre russe où Olivier m’avait amené ; j’aimais la paresse de ces hommes couchés et le temps qui leur passe dessus, leur chagrin sans larmes. On avait compris, on se moquait de cet à-quoi-bonnisme qu’on commençait à bien connaître et qui ne nous mènerait nulle part, où nous nous laisserions sans doute aller.
Olivier me disait parfois, quand on parlait de son théâtre, de mes lectures, il me disait : ‘…c’est drôle, que tu lises du théâtre, que tu lises du Tchékhov.
Lire Protopopov…alors c’est peut-être ça, je peux maintenant avancer une explication protopopovienne à mon rêve de l’autre semaine : j’avais lu ce nom souvent, Protopopov, ça me disait quelque chose, ça me rappelait quelqu’un, mais qui, mais qui ? Ça me disait que j’étais jeune, que je lisais sans doute trop légèrement, et que j’aurais dû me méfier un peu plus. J’avais lu son nom dans mes livres, j’avais entendu son nom autour d’Olivier, et puis, longtemps après, j’avais relu ce drôle de nom, sur le grand écran qui surlignait les Trois soeurs : c’était la même apparition : tu l’as déjà lu, Proto, tu l’as déjà vu, tu le connais, proto, il faut s’en méfier, proto, ne le laisse plus dans l’ombre ; tu sais bien qu’il y a les faibles, nos machas, nos platonov, et qu’il y a contre elles, agissant contre elles, il y a des proto, tous les proto, les forts, les premiers, tous les protopopovs de la coulisse, de la nuit, du monde.

 

Perec règle son compte à Céline

C'est à la toute fin du chapitre XLIX (escaliers, 7 : nous sommes dans les chambres de bonnes de l'immeuble du 11, rue Simon-Crubellier) de La vie mode d'emploi, de Georges Perec : " Rien que ces disputes à propos de baquets, d'allumettes et d'éviers. Et derrière cette porte à jamais close, l'ennui morbide de cette lente vengeance, cette lourde affaire de monomanes gâteux ressassant leurs histoires feintes et leurs pièges misérables."
'Lourdes-et-lentes' est une des rimes romanesques de La vie, dont Perec a tenu à signaler l'importance dès le début du livre : " Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d'une manière un peu lourde et lente..."
Or, l'accord 'lourde-et-lente', règle aussi l'incipit de Mort à crédit, de Céline : " Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste...Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre."
Après avoir rappelé que Perec, dans son début, ramasse d'un même coup virtuose l'incipit du Voyage au bout de la nuit ( "Ça a débuté comme ça") faisons donc l'hypothèse que
le sordide, l'ennui et le morbide qui suinte de la description de Perec vise Céline, sans le nommer, et que
le 'monomane gâteux' est une adresse de chambre à chambre (de chambre à chambrée) à Louis-Ferdinand dont les histoires sont donc 'feintes' et 'misérables' les pièges stylistiques.
Perec règle, en passant, son compte à Céline.
'Feintes', maintenant. Pourquoi ces 'histoires feintes', dans l'attaque de Perec ? Ça renvoie ici encore au Voyage, à son préambule, où l'on peut lire, à propos du roman ('voyage imaginaire') : 'C'est un roman, rien qu'une histoire fictive, Littré le dit, qui ne se trompe jamais.' Littré ? Vraiment ? Perec est donc allé y vérifier, dans le Littré, qui, à la définition de Roman, parle en effet de 'narration vraie ou feinte'. Céline, vieux brigand du style, nous avait servi du Littré comme un argument d'autorité, mais, truqueur et rusé, menteur comme à son habitude, il l'avait fait de travers, passé de 'feintes', dans  le Littré, à 'fictives', dans son préambule à quoi il a donné la forme d'un 'art poétique'. T'es pas sérieux, Céline, semble dire Perec (il le tutoie), vieux gâteux, t'es qu'un trafiquant de la fiction et du mensonge romancé, un 'misérable', un lourdaud.
On voit que 'monomane' c'est pas mal, que ça lui va bien, au vieux Céline qui radote. Qui n'a fait depuis le début, que radoter : début du Voyage (au bout de la nuit): 'Ça a débuté comme ça', ça-ça : annonement, chevrotement tautologique et raccourci vériste (de ça à ça : au plus court, n'est ce pas, sur le chemin de la vérité romanesque). De ça à ça, sans rien entre les deux, sans histoire et sans sujet, c'est comme j'vous l'dis : l'entrée en matière de Céline est contondante, dangereuse, comme une charge creuse : ça va exploser, ça va faire mal. Perec peut bien protester : ça fait mal.
Dans les affaires d'art et d'artistes, de style, on veut de la lucidité, et pas de l'aveuglement. Là-dessus encore, tout oppose Perec et Céline :
-Céline, toujours dans le préambule du Voyage au bout de la nuit : 'Et puis d'abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux' ;
-Perec, dans l'épigraphe de la Vie mode d'emploi, place pour place, cite le Michel Strogoff de Jules verne : 'Regarde, de tous tes yeux regarde'.
Hypothèse donc : Perec, qui se garde bien d'un essai critique, fait d'emblée de Céline son adversaire littéraire. C'est très perceptible dans les quelques sévères allusions relevées ici.

 

l'aisance d'un inconscient (écrire avec ses pieds1)

Dans nos balades, on croyait s’en tirer avec les traces, qu’il conviendrait de laisser pour mieux se souvenir ou pour ne pas mourir idiots, ou perdus. Des traces ou des notes, des croquis, c’est pareil, ou des photos. Or, tracer, en tous cas avec ses pieds, c’est surtout tirer un trait, tirer d’un trait vers quelques points de la ville qu’il faut bien relier, y aller et filer
la métaphore. Là encore, ça marche mal, côté témoignage et ce qu’il en reste, de nos promenades, ça flotte, c’est gazeux, ça déçoit : la description, le compte rendu, c’est toujours un échec. On a remarqué qu’en ville les enfants, sans doute pour ne pas trop se décevoir et pour ne rien avoir à noter de leur déplacement, les enfants ne marchent pas, ne s’attardent pas, ne flottent pas. Ils courent ; on dira donc qu’ils tracent, qu’ils se tirent, eux aussi, qu’ils se tirent le portrait, peut-être, à grand coup de grandes enjambées (font feu des deux fusains).
J’en étais là de ma préambulation rhétorique quand j’ai mis le pied dedans,
floc,
des deux pieds.
C’est qu’un plaisantin avait vidé un seau de peinture dans le caniveau et, comme par principe je regardais en l’air, conforme au type du traîne savate, j’ai
floc
pataugé dans la flaque pâteuse à pleine tatane, en descendant du trottoir.
Je baissai alors les yeux vers mes chaussures maculées de blanc (c’était il m’en souvient derrière Marx Dormoy, près d’un chemin de fer, dans le XVIIIe, en redescendant vers la rue Ruelle, qui est une ruelle (tiens donc, rareté parisienne)) : tropignage précautionneux, encollement visqueux, effet d’adhésion au bitume et à la peinture, tentative d’arrachement et conclusion rapide (par rapprochement des situations, sans doute ) :
la peinture, décidément
c’est de la merde. La preuve. (La critique, quand elle est ainsi surprise, réduit parfois ses arguments à ce genre de brutalité et de copr
oraison,
ça ne lui donne pas
raison)
Et j’étais pas le seul : tout autour : de la peinture, des empreintes, des traces de pas, des semelles disposées en grand désordre, une foule en somme qui avait tenté d’échapper au piège de l’artiste, des traces de fuite, la plupart remontant sur le trottoir et s’éloignant vers le boulevard où les marques blanches s’estompaient.
Voyez l’tableau : le flâneur était enfin consolé de sa tristesse initiale : il s’était bien passé quelque chose dans cette Ruelle, et des traces il y en avait, jusque sur le bout de ses pompes ruinées. Ergo glu capiuntur aves, comme on dit pour se moquer, il avait mis le pied dans la peinture (de plain pied dans la peinture, la position critique est rare, autant profiter de la facilité) et il s’était immobilisé, vaguement méditatif et râleur, englué dans un peu d’art (et comment allait il s’en sortir ?) Il en concluait que
les peintres sont des malpropres, tous, des souillons par vocation, des sagouins, tous soumis à la tentation de barbouiller, de saloper l’travail, d’en foutre partout. De peindre à la taloche.
J’étais la victime d’une blague de peintre astucieux, un truc de rapin.
Ce qui me consolait, c’était le résultat. J’avais un résultat, un tableau à mes pieds, un truc immédiat, tout fait tout frais, enfin un résultat floc
à mes flottantes balades, c’était déjà ça. Y’avait là un effet de matériaux, n’est ce pas, indéniable, une trace de mon passage dans la peinture de mon siècle, dans les balades de ma ville. Rien qui vaille le sacrifice de mes pompes, faut rien exagérer, mais tout de même, je prenais place dans la peinture de mon temps, on pouvait pas dire le contraire. Pour tout dire j’y piétinais même encore un peu, dans la peinture de mon temps et moi aussi, j’étendais mon empreinte aux alentours : en m’éloignant, j’agrandissais l’tableau, mon grand tableau involontaire. L’asphalte s’en couvrait, de mon art pédibulaire et vaguement réaliste. Ça devenait amusant.
Mais l’art n’est jamais une consolation, jamais, manquerait plus que ça. Et moi, mes pompes, j’insiste, étaient durablement gâchées. D’autant que le résultat, disons graphique, était décevant, il faut bien le dire, rien de bien dessiné, pas de la belle trace de basquette, nette et bien composée, bien estampée, non, moi, c’était un sale paquet blanc,
de la bonne pointure, certes, mais paquet quand même, aux formes indistinctes, et bavantes sur les bords, pas très soigné soigné. Le hasard et ses compositions avait mal fait les choses, c’était moche, je m’en rendais bien compte, mon art-tatane,
ma peinture de flâneur.
Me restait qu’à filer
(la métaphore.
Ce que je fais, j’en profite)
à tracer
mon chemin vers la venelle
la rue
Ruelle,
déçu
par ce débu,
l’débu
dla poésu.
On peut aussi penser que ces dépôts malpropres sont le fait de peintres en bâtiment, d’artisans qui, à la fin de leur chantier, déversent leur trop plein de peinture dans le caniveau, le fond du seau, un résidu, un pis aller. La question est alors celle de l'art prolétaire aux raisons opposées à celles de mes sagouins blagueurs, réalisme (filiation des racleurs de parquets) contre fumism (boronalistes de rencontre). A moins d’une synthèse où mes artistes spontanéistes mimeraient un monde du travail (plein pot) dans une perspective de ‘chantier’, ça serait pas la première fois : l’artiste déstockant l’atelier du prolo...
Bon, on n’a pas fini d’en discuter...
(moi, je n’y crois pas, au réalisme, c’est comme ça, surtout en matière de ville et de promenade. Le réalisme magique, à la rigueur, le farguisme de la flânerie, la déambulation que la fatigue pousse à l’hallucination et aux mystères. Moi, je crois que la ville est composée, toujours, arrangée, intentionnelle. Sourde, cachée, cryptée, mais intentionnelle, poétique, composée.) Le type qui a déversé là sa peinture, il savait ce qu’il faisait, pas de doute, imposant sa contrainte :
peindre avec nos pieds.
Nous imposait sa contrainte, sans nous obliger à un itinéraire, à une composition. Vous me voyez venir : contrainte, et liberté, c’était bien dla
poésu
comme on a vu,
la poésu
du soldat Brû
de RQ.
Je cite : ‘Le soldat Brû, qui en général ne pensait à rien mais quand il le faisait de préférence à la bataille d’Iéna, le soldat Brû se déplaçait avec l’aisance d’un inconscient’. C’est au commencement du Dimanche de la vie, roman de la vacance et des déplacements libres (entre autre). Roman de flottements et d’itinéraires, nous y revoilu,
au vieux Raymond Quenu
ergo glu,
et on reprend au débu.
(avec l’aisance des inconscients.)

 
l'art po des filets de rougets

l'art po des filets de rougets

L’autre soir, en levant les filets de deux petits rougets,
couteau long-fin-souple-tranchant, paume de la main très à plat, desarrêtage soigneux,
je me suis dit, très distinctement
(je m’entends encore) :
‘tu es un homme de temps maigre.’
(Très distinctement.)
Stupeur de l’apostrophé.
‘Claude, repris-je, rendu songeur, fauttifaire, tu es un homme du temps desarrêté’.
A l’examen, j’ai trouvé ça très juste, et sans me vanter, bien trouvé, bien dit, suffisamment net en tous cas pour garder la sentence en mémoire et pour revenir l’esprit tranquille à mes précautions de découpage.
Bien dit, poursuivis-je en essuyant sur mon tablier de poète mon fin couteau métaphorique et
bien dit : tu es arrivé à l’arrête du temps, à ce qui reste, ce qui apparaît : mené par notre gourmandise et conduit par notre habilité- tekné, ahlalala, nous sommes des artistes- on a levé les filets et voilà le poisson, voilà l’travail, voilà l’arrête, ichtyocolle et gélatine mises à part, filets écartés.
Bien dit, Claude, bien travaillé,
personne ne revient, rien ni personne, y’a plus qu’l’art, y’a plus qu’l’arrête, ahlalalalarrête.’
Je me disais encore : ‘tiens c’est vrai : c’est irrémédiable, one way fishbone et tout au contraire, il convient d’inverser la perpective histoirique : il y eut d’abord l’arrête, l’arrête qui nage dans l’onde primitive et puis les filets s’agglomèrent sur cet harmonieux squelette nageant de petits éléments fibreux et bien disposés se mettent, qui finissent par faire le tout du poisson ami du pêcheur, la chair, le filet. Voyez le dispositif : les poissons naissent comme ça, sous forme d’arrête, c’est leur être profond, leur être de rouget, et puis et puis les filets de l’expérience viennent se fixer là dessus, fil du temps, fil de l’eau, le filet de poisson...
A la fin, parousie de mes rougets, avènement glorieux de l’arrête rosâtre, fin des temps : les morts-à ce moment, j’ai pensé à ma mère, hi mamma, écoute bien, mamma, écoute la théologie de l’arrête (elle, la mamma, elle dirait : ah ben ça alors, je savais pas que mon fils, il savait lever des filets de rouget...) ne reviennent pas, leur chair engloutie s’est dissoute, rien ni personne, poussière, néant. On les rehausse d’un peu de citron, on savoure, et puis plus rien, plus rien ni personne, et pas ma mère, hi mamma.
On fait maigre.
(voyez l’genre : l’artiste qui fait maigre. Claude, tu fais maigre, et tu fais bien. C’est l’artpo, encore l’artpo, l’artpo de l’arrête des petits rougets)(arrête, c’est fini :)
Mais ça n‘empêche, le temps d’arrêt est aussi le temps du style, on n’en fait pas l’économie, du style, jamais. Et par exemple, la tempura de Daurade du restaurant japonais de la rue Greneta, que je mets en photo ici : frites, les arrêtes se recroquevillent jusqu’à former une corbeille dorée et rissolée, impeccablement pratique, contenant contenu, design pour tout dire, stylée, vous voyez bien...

c’est le temps maigre, enfin
le temps mon temps maigre
de la pensée maigre
méagre meager maigre,
un temps de cantine du vendredi maigre
(toujours dans mes divagations, j’en reviens à ce temps du lycée, d’une manière attendrie ou d’une autre plus inquiète : pour ces histoire de filet de poisson en tous cas, me revoilà le vendredi à la cantine de Jacques Decour, temps de maigreur panée, temps étriqué. Et puis ça passe.

Mais attention le temps maigre est un temps de vigile
échiné le temps de fond de gosier le temps de l’arrête qui coince
attentifs et méticuleux à ce que rien ne manque aux squelettes -hi mamma-
une affaire de style maigre, d’arrêtes apparues, révélées,
l’art po maigre l’art po maigre l’art po maigre

Abstinence : filets et bon manger une fois écartés, viande dissoute -la carne!-
il te faut, claude, lever les filets du bon poisson
du monstre blanc pour que te reste le temps maigre
du temps arrêté l’homme du temps qui reste
le temps de l’harpon du long couteau du fin couteau
me reste après tout ça la figure hérissée et simple
du filet-la-vie desarrêtée


voilà à quoi je pensais, en levant les filets de deux petits rougets, l’autre soir, hi mamma.