bribes dialoguées

Dialogues de la crémation.6.

[Les morts, ici ou là, quelqu'en soit la tribu, pieuse ou mécréante, brutale ou raffinée, n’accèdent au rang d’ancêtres que par une cérémonie. Ergo : sans cérémonie, la mort n’est rien.
Du vide.
Une place manquante. Rien.]


1-J’ai pas d’ancêtre, moi : rien, personne, pas d’ancêtre et c'est pas maintenant que ça va commencer...
2-Ben faut pas le brûler comme ça, alors, ton père. Faut faire un truc, quelqu’un qui parle, de la musique, des discours, de l'encens, un truc et pas rien comme ça. Faut pas juste le brûler comme ça, ton père.
1-T'es sûr ? Mais c’est c’qui voulait ; imla dit.
2-Ouais ben et alors ? Lui ton père, c’est ses histoires, ses bobards. Lui ton père I voulait pas être ton père, ton vieux, c'est tout ce que ça veut dire. I voulait pas entendre parler de ces histoires de père, c'est tout, I pouvait peut être pas. Mais ça n'empêche pas que toi, y t’en faut un, d'ancêtre      de père       de vieux.
1-Alors je vais l’ brûler, mais avec un ptit discours, c’est ça ? Un petit quelque chose ? Fauque je trouve un truc.
2-C'est ça, un petit discours, et dla musique.
1-Luis Mariano ? Il'aimait ça, Luis Mariano, mon père.
2-Luis Mariano, si tu veux...
1-Luis Mariano , ça fait très         cérémonieux         tu trouves pas ?
2-Oui, c'est Cadix, ça fait cérémonie, Cadix. La belle de Cadix, tu peux y aller, ça fait cérémonie. Alors va pour Luis Mariano...
1-...
2-Tu sais que son amant à Luis...
1-Ah bon Luis Mariano...euh...lui aussi..?
2-Ben oui, et son amant, I s’appelait Lacan, Patxi Lacan.
1-Suis sûr que mon père I savait pas, pour Luis Mariano...ni Lacan...
2-Popopopo, ça n’empêche que même folle, ça te fait une petite cérémonie, le Luis et son copain...
1-T'as raison, je vais faire comme ça       la Belle de Cadix      un petit discours où je parle de Luis et de Patxi et puis voilà je'l brûl’, mon vieux...ça mfait une petite cérémonie, t'as raison, c’est mieux comme ça. Je vais faire comme ça, merci du conseil.

 

Dialogues de la crémation. 7.

LES MORTS ET LEURS PETITES FANTAISIES

-Le tonton, il a été incinéré avec son plug anal ?..
-(...)
-...Je veux dire...euh...le plug anal, il était...euh...il était dans le cerceuil du tonton, le plug anal ?..
-(...)
-...ou...euh...il était dans le tonton, le plug anal ?..
-Dans le tonton. C'est ce qu'il voulait, il me l'avait dit, il voulait partir de bonne humeur, avec son son plug anal dans le tonton, le tonton.
-Ah, alors tant mieux. C'est mieux comme ça, tant mieux.
-Oui, tant mieux.

 

Dialogues de la crémation.8.

LES POULES
[Auteur de La mort en cendres, le philosophe Damien Le Guay estime à 2,5 millions le nombre d'urnes dont on a perdu la trace. En effet, il n'est pas facile de décider où on va les mettre, les cendres de nos morts.]
-A la mort de mémère, on a cherché pépère, bien sûr, l'urne, où elle avait rangé l'urne de pépère. Personne savait, on l'a cherché partout, au grenier, dans  leur chambre, partout. Et rien, on a rien trouvé : on avait perdu pépère, enfin...l'urne. Et puis un jour, y'a pas longtemps, en nettoyant le poulailler un peu mieux que d'ordinaire, on a trouvé pépère, l'urne : elle avait rangé pépère dans le poulailler, tu te rends compte...
-Sacrée mémère. Mais moi, ça me choque pas, je trouve ça plutôt bien. Avec ses poules, il a finit avec ses poules, et il y est encore, ça me choque pas. Il les aimait bien, ses poules, pépère, on peut pas dire le contraire, elles le rendaient heureux, les omelettes, la pâtisserie, tout ça, il les soignait, il leur parlait beaucoup : je trouve ça plutôt bien, d'avoir rangé pépère avec ses poules...
-... tout de même, t'es bien indulgente...mon père au poulailler, j'ai du mal. Et puis, c'est pas ce qu'il voulait, il l'avait dit : il voulait être répandu près de la rivière, au frais, au calme. Près de la rivière, et pas dans le poulailler, ça avait une autre allure, tout de même.
-Bah, c'est du dogmatisme, ton truc des dernières volontés...
-Du dogmatisme ? Et puis quoi encore ?..
-Oui, de la pensée rigide : s'il fallait faire tout ce qu'ils veulent, les morts...les funérailles, les cendres, les urnes, tout ça, c'est fait pour les vivants, pour nous, pour qu'on continue à discuter avec nos morts. Et mémère, elle discutait avec son jules, avec pépère, même mort : elle devait lui dire : 'ben, tu seras mieux avec tes poules, tu y avais pas pensé, tu pensais comme d'habitude, à des grands bidules, à la rivière, au temps qui passe, tout ça, des grands bidules, mais le mieux, c'est tes poules.' Et le pépère, il a bien dû se rendre à l'évidence : le mieux, c'était le poulailler, les petites choses de la mort, les poules, les oeufs, les omelettes...
-T'as peut-être raison...mémère avait peut-être raison. Qu'est ce qu'on fait alors ? On laisse pépère avec ses poules ?
-Bah oui, c'est ses dernières volontés à elle, pour pépère. On va pas le sortir de son poulailler, i s'est habitué.
-Et elle ? On la met où, mémère ? Elle voulait quoi, pour son urne à elle ?
-Elle voulait qu'on la répande près la rivière...
-C'est une manie, la rivière...
-...on a qu'à désobéir. On fait pas ce qu'elle dit, on fait c'qu'elle fait : on la range dans le poulailler, avec pépère...
-Et on les sépare pas...tu te vois, toi, séparer pépère et mémère ? C'est ça le mieux, on les sépare pas, ils s'occupent des poules tous les deux, tranquilles, tous les deux, on les sépare pas...
-On les sépare pas, t'as raison. On va mettre mémère au poulailler, tranquille...Faut prévenir les autres, c'est tout. I s'ront d'accord ; faudra discuter un peu, mais i s'ront d'accord...
-...ou alors, on leur dit rien...on fait comme mémère...on dit rien...
-Oui, on dit rien...d'accord, on dit rien.

 

Ella Marquiz est sortie

1-Je cherche madame Marquiz, madame Ella Marquiz. Je viens de loin, un long voyage, et je cherche madame Marquiz. Est elle là ?
2-Un long voyage, vous avez fait un long voyage…
1-Et je suis pressé. Je cherche Ella Marquiz. Est-elle là Ella ? Ella, est-elle là ? Elle est là, Ella ? Passeque j’ai une lettre pour elle, pour Ella.
2-Une lettre, une lettre, et laquelle, s’il vous plaît ? Quelle lettre ?
1-Comment ça laquelle quelle lettre ? Une lettre, je vous dis que j’ai une lettre pour madame Marquiz. Une lettre, un pli, un pneu, faîtes pas le malin, une lettre, n’importe laquelle, faîtes pas le malin.
2-Bon bon, vous fâchez pas. On n’est pas à une lettre près, toute façon. Toute façon, l’est pas là, votre Ella. L’est pas là Ella, je veux dire madame Marquiz. Pas là. Ella Marquiz, n’est pas là, voilà.
1-Pas là ? Mais c’est que j’ai fait un long voyage, et puis il y a cette lettre, je vous dirais pas laquelle, mais il y a cette lettre. Pas là, pas là ? Ella n’est pas là pas là, ou pas là absente ? C’est pas pareil, il y les pas là pas là, et les pas là absents, c’est pas pareil. Et les disparus.
2-Je sais bien que c’est pas pareil, qu’il y a toute sorte de pas là. Qu’y a même des pas là morts. Mais vous voyez, en la circonstance, à peu de chose près, c’est pareil : elle est pas là, voilà, Ella. Mettons qu’elle soit pas là sortie, si vous voulez, à peu de chose près. L’est sortie, voilà, Ella. Votre Ella, Ella Marquiz, elle est sortie.
1-A quelle heure ?
2-Cinq heures.
1-Encore. C’est chaque fois pareil…
2-…me racontez pas vot’vie.
1-A sortent toutes à cinq heures…
2-…me racontez pas vot’vie, je vous dis. Elle est pas là, Ella pas là, comprenez, on s’en sort pas. Enfin elle, en tous cas, l’est sortie, Ella, elle, Ella. Ella Marquiz, la belle Ella Marquiz.
1-…et à cinq heures ? Alé est sortie à cinq heures ?
2-Oui, à cinq heures, c’est comme ça, z’allez pas en faire une histoire. Faites pas d’histoire, allez, y’a pas de quoi faire une histoire.
1-Vous qui le dîtes. Fais c’qu’je veux, toute façon, des histoires ou pas. Ella là, ou Ella pas là, absente Ella, sortie, sortie à cinq heures, ou absente, à tout jamais absente, fais ce que je veux, même morte, je fais ce que je veux et ça peut faire une bonne histoire, si je prends patience, si je reviens demain, par exemple. Je fais ce que je veux, je reviens demain…
2-Ben à d’main, alors. A d’main cinq heures.
1-C’est ça, à d’main

 

le jésuite et le fugu

[Le fugu est un poisson mortel, au bec coupant comme celui d'un perroquet. Il est tigré et visqueux, sa chair est translucide et peut conduire, suivant la préparation, à l'extase ou à la mort. Un jésuite vient à passer (c’est leur métier).]

Le fugu : En colère, je me gonfle [et il est vrai que notre poisson, disant cela, prenait un air important]. Au fond de mes couilles, dans mon foie : un poison deux cent mille fois plus violent que le curare. Mais, voyez à quoi tiennent les choses : je suis par ailleurs un plat raffiné, de grand prix, et on me prépare avec force précausion. Voyez à quoi tient le plaisir...
Le jésuite qui passait par là : Bof. Bof, bof, bof. L'amanite des Césars est mortelle quand l'oronge, sa soeur qui lui ressemble, est délicieuse. Je ne vois là qu'une morale de champignon et pas de quoi déranger la métaphysique, si vous voulez mon avis, ad majorem fungi gloriam…Orgueil de fugu, orgueil de rien du tout, je sais de quoi je parle, c'est mon métier...Et vous voyez que cette alternative de la mort et de l'extase à quoi vous voulez nous réduire, est très banale...