fragments et bouts d'écrits

un jeu dans la ville


Un jeu dans la ville consistait à dire ready d’une voix forte et assurée lorsqu’on se sentait, homme ou femme, capable de passer d’une heure à l’autre sans  dommage pour l’esprit. Le mode de préparation- sportif, psychologique diététique politique religieux n’avait aucune influence sur les délibérations et, partant, sur les zattendus zépalmarès d’un jury constitué d’une femme propre et très bien coiffée, genre chignon, et d’un homme plus propre encore, vêtu d’un costume propre, de lin nécessairement importé de Belgique candide. Le chignon devait être refait et le costume repassé après chaque délibération de cet impeccable jury pris dans la souche de nos habitants, la souche souchante prouvée vérifiée fichée voyez ce que je veux dire, certifiée, et comprenez qu’ils devaient être parfaits, sinon ça fout le camp rien ne tient plus et vau l’eau ça fout le camp. Le préfet et l’archivêque garantissaient la manoeuvre.
Mais mais voum direz : deux personnes seulement, même propres, votre jury n’est pas popopopulaire élargi sanhédrique, deux personnes, même propres, c’est pas le peuple, c’est le moins qu’on puisse dire, c’est l’élite proprette si vous voulez mais ça représente rien rien c’est pas très popopulaire votre jury propre et de souche souchante, voyez ce que je veux dire.
Mais mais moi je vous répondrais et alors et alors l’important n’est pas là, l’essentiel était qu’ils fussent propres et ça ne court pas les rues du village, y’en a pas des citernes, des propres souchant, alors deux c’est très bien et quand on les tient ben on les nomme pour longtemps : incorruptibles y’en a pas des wagons, et propres et nommés pour vingt ans et avec un peu de chance ils se reproduisent et on est tranquilles pour les jury futurs, ça court pas les rues, croyez moi ce genre de personne de souche du village, et on a intérêt à favoriser leur reproduction. Croyez moi.
Ready un grand type s’était avancé, je suis prêt,  un grand type les épaules dégagées, plutôt costaud, devait venir de l’arrière pays la campagne les travaux des champs, le grantair, quelque chose comme ça ;  l’inspirait confiance.
Parfait répondirent lin belge et chignon qui s’y connaissaient allez-y, allez-y c’est parti : cinquante-cinq, cinquante-six, sept huit…
Et le candidat explosa.
C’est la dernière fois que nous retenons la candidature d’un minime de l’équipe B murmura le costume repassé à l’oreille de sa collègue chignon. Sont pas à la hauteur arrière pays ou pas, épaules dégagées ou pas, sont pas si solides que ça, opina-t elle proprement, sont pas à la hauteur de l’épreuve pas à la hauteur quess vous voulez que je vous dise…on passe pas comme ça d’une heure à l’autre, par chez nous.
Pas suffisament préparé, ça se voit, on a pas idée d’exploser comme ça paf, y’en a partout.
Oui, mais nous, les conditions de préparation, comme monsieur disait tout à l’heure, nous, c’est pas notre juridiction, ça nous regarde pas comment y sont préparés, jeunes ou pas jeunes, entraînés dopés rien, ça nous regarde pas. Nous, on juge proprement de l’exécution des figures imposées, ready ready et hop on juge et on les notes, c’est tout. Nous on juge le passage d’une heure à l’autre, les conditions, leur vie, leur enfance malheureuse, tout ça, c’est pas notre affaire, nous c’est bien clair, nous c’est l’exécution, le style la manière. Zavez raison, et là, paf, on peut pas dire que ce soit très propre propre son numéro à l’homme des bois, hein. Ben non, l’en a mis partout, même. Va falloir arrêter les épreuves on peut pas continuer le concours comme ça, faut nettoyer la piste d’envol, c’est sûr. Ben oui, il en va de notre resspponsabilité, et de notre réppputation mais ça va prendre des semaines, pour que tout ça soit propre propre.
Ben oui.
Deux semaines plus tard, c’était un jeudi, tout ce que la ville comptait d’amateurs s’était rassemblé sur la place de la mairie pour une nouvelle épreuve du concours ready. Le préfet, l’archivêque, notre petit maimaire, tout le monde etc...
Un homme plutôt petit et rond, au visage assombri d’une forte barbe sous jacente s’était avancé. Parfait dirent alors les membres du jury linchignon, au signal pourrez y aller, mais attention à mon costume belge de lin, l’est propre. Et à mon chignon, pas moins.
Il était huit heures et de larges brouettes, un peu tôt sans doute pour passer comme ça à neuf heures, soleil trop bas aux rayons zobliques, énergie libidinale de la nuit non encore dissipée ça se voyait (et même ça se sentait : certains quartiers de notre petite ville transpuaient l’amour) : on ne passe pas comme ça d’une heure à l’autre, au village, chez nous, sous nos latitudes, voyez ce que je veux dire ? L’homme plutôt petit fit quelques pas et se rapprocha de la piste d’envol ; mais il claquait des dents ; mais il sautillait ; mais un voile dans son regard montrait bien qu’il mesurait sa déchéance ;
il s’affaissa ; on dû l’évacuer à dos de mulet. 
Pareil pour la femme grenouille, qui avait pourtant fière et excitante allure dans sa combinaison luisante et ajustée ; elle s’enfuit en courant (palmes) sans se retourner, offrant comiquement à la foule rassemblée, la vue d’un popotin rebondi et luisant qui rebondiluisait en s’enfuyant ;
pareil pour
l’architecte modern style, corrompu et tatoué comme on imagine
l’accordeur de bicyclettes
la maîtresse du curé Pinchard
le premier prix de thème latin du canton (son échec surprit tout le monde, surtout nozélites)
le riche asphalteur écolo
l’amant (moustachu) du préfet (fort chagrin du fonctionnaire à casquette)
l’horticultrice gauleuse de fraises
le notaire Slicky, de confiance
l’adjudant chef pensionné du dos (bon parti, retraite séduisante)
la moulangère à grosses biches
le folklokloriste bègue
et tous tous les costauds des environs et des Batignoles
toutes toutes les savantes du quartier, les savanturières
tous et toutes évaporés dissous explosés ou enfuis, tous et toutes avant le passage à l’heure d’après     tous pulvérisés atomisés liquéfiés ça devenait lassant ça sentait la farce personne y arriverait jamais et le jury n’a même jamais délibéré, c’est bien la peine de souchesoucher je vous dis que ça, bien propres bien net c’est bien la peine.
On commençait à se poser des questions    on c'est tout le canton    les zélus donc et surtout le préfet solitaire se demandaient s’il ne convenait pas de changer les termes du règlement, les attendus du concours, les objectifs de la parade : et si, se demandaient les zélites zélues, rendues à leur habitude de dissoudre un problème dès qu’ils rencontraient un problème, et si passer d‘une heure à l’autre ne pouvait se faire dans nos contrées qu’au prix des violentes fragmentations qu’on venait d’observer ? On pourrait pas faire autrement, hein, la preuve est faite, n’est ce pas, on ne peut donc que se volatiliser, et mêmes les meilleurs d’entre nous, les plus costauds et même le bel amant du préfet, pas faire autrement que pafexploser, pafvoler en éclats et si et si
ouimais ouimais changer le concours mmmm bousculer la tradition mmmm on-le-canton se posait des questions et on-le-canton sait bien que la souchesouchante n’aime pas ça, changer les traditions non moins que les figures imposées on changepas tout comme ça.   Faut voir se disaient les zélus qui s'y connaissent, faut voir. On-le canton étudierait la question.
Alors l'archiGnon ajourne le concours et le village s'en retourne tristement à ses arrière- boutiques.
Jusqu’à ce que, l’été d’après :
c'était une drôle de zèbre, qui marchait vers le jury. Peau sombre et belles lèvres, chevilles furtives : le village ne savait trop à quel sexe affilier le candidate, fards et bijoux, frous frous virils, maquillage affolant, deguingando subtil. L’animal rangea son tilbury derrière le champ de foire et, rajustant sa tunique légère, s'avance vers l'estrade en passant en revue toute notre petite foule souchante, en même temps que toute notre souche foulante, rassemblée depuis la veille dans l'espoir de voir enfin désigné un élégant champion chronomaître, capable enfin de mater les angoisses de la grosse horloge de la grand place.
Ready, se disent ils,  ça a l'air ready, prêtapasser d'une heure à l'autre sans dommage, sans dommage pour sa tunique estivale, pour son maquillage appuyé, ses lèvres lourdes et son fin duvet, ses petons subreptices et ses rapides mouvements de poignets déliés, ses jambes filantes, ointes, luisantes, épilées. J’ajoute que ses cheveux crantés rendaient des reflets rouges, captés dans les grands platanes qui filtraient le plein soleil qui tournait en boule au dessus de notre petite ville. C'était beau ; l'archiMignonvêque rosissait.
Quel étrange personnage se disent alors lin-et-chignon, quelle allure on dirait on dirait comme une aura, une ange, au dessus de sa jolie tête crantée, oui un halo qui lela tire vers le haut on dirait on dirait qu’il furtive des deux pieds et qu’elle fugitive sans se hâter comme c’est étrange, comme c’est charmant. Lin-et-chignon se prirent à craindre pour cette belle plante qui s’avançait vers eux : son charme serait-il suffisant pour résister au redoutable examen qui allait lui être proposé ? La plante animale allait elle triompher comme ils l’espéraient de la redoutable épreuve de passer sans dommage d’une heure à l’autre, d’un moment à l’autre, allait elle sauter sans périr ces murets cruel et ces failles dangereuses que l’on trouve d’ordinaire hein, à la fin de certaines heures, juste avant le début de certaines autres, des gouffres et des fossés. L’animale était beau, mais sera ce suffisant ? L'archivêque Mignon était gagné par leur inquiétude. 
Pareille la foule     pareils les zélus     soulcharme. Mézinquiets. Tremblants.
Alors l’archiMignon interrompit la cérémonie en ces termes : ça suffit, aux nom des dieux, ça suffit, ça suffit cette histoire, arrêtons le massacre, mes enfants voulez-vous, stoppons cet anéantissement des plus belles spécimens du canton, les plus gentils de ma paroisse, c'est trop dommage
j'en ai assez je n'en puis plus, ce sont les plus beaux qui partent en fumée pafcépupossible, au nom des dieux mes enfants.Et pis çui-là est trop belle. Et, foi d’archivêque, jmy connaîs.
On avait surtout compris que l'archirosissant Gnongnon voulait garder la créature pour lui seul, ce goulu. Une rumeur subséquente parcourt alors la foule foulante oui mais oui mais et notre-jeu-notre-tradition ? oui mais oui mais l'archivêque a toujours raison c'est son métier d'archivêque on peut lui faire confiance, il sait ce qui est belle, l'archivêque tout de même et iveut qu'on arrête le massacre il a raison il a toujours raison.
Il est tout rose et il a toujours raison. Rosiraisonnant, le mimi, le gnongnon, l’archignon, l’archivêque.
Lin-et-chignon reprennent alors d'une même voix émue : arrêtons le massacre, c’est vrai, ça suffit cette histoire. Fin du jeu, fin de l’histoire : notre archivêque dirige nos consciences et il nous dit la tradition ne saurait se confondre avec le carnage, jamais, c'est sans appel. Pas besoin de barguigner d'avantage, pas besoin de consulter les zélus ah-ceux-là, et le préfet encore moins, pas besoin, toute façon y sont toujours d'accord pour dissoudre les problèmes. I suivront notre jury, et notre prélat troublé.
Voilà, sans appel. Notre jury dissous notre jury qui a dissous notre jeu. Vive l'archivêque, vive Mignon. C'est sans appel. Cessons lcarnage.
Voilà ce qu’a trouvé notre jury, pour que l’avenir de notre village soit mieux établi ; chignon-lin improvisa un municipal arrêté établissant que
toutes les heures mignon et son belle prendront l’apéro en terrasse, c’est comme ça, quoique disent les élus ces idiots et l’imprévoyant préfet,
      ils prendront l’apéro publiquement et ceux qui veulent et doivent passer d’une heure à l’autre sans périr, ceux qui veulent et doivent passer d’une heure à l’autre sans dommage de conscience, et ben ceux-là viendront les saluer les admirer les aimer causer un peu en terrasse à l’heure de l’apéro et
et
ça devrait bien aller comme ça.
On-le-canton répondit d’une seule voix :
d’accord, faisons comme ça, une tradition pour une autre, où il est question d’apéro, ça roule. On passera les voir et d’une heure à l’autre, d’accord, faisons comme ça, vive notre jury, cessons le massacre traditionnel, vive mignon notre archivêque, et vive son belle homme son favori. Simplement, nous ne seront plus ni forts ni assurés, faudra s’y faire, on sifra.
On-le-canton fit alors :
ready, ça nous va, nous serons alors moins forts et moins  assurés, mais c’est la moindre des moindres choses, ça nous va, homme ou femme, on a l’habitude. Ready, transportant ainsi notre petite ville au tout début de cette histoire, ça nous va, mais la règle avait changé, voilà tout, ça nous va
ça nous va.


 

28-A

prochain arrêt criait le machiniste au long cou
Hô-pital-des-en---fants-malad’
[...]
Hôpital des enfants malades et il stoppait son autobus en faisant durer
le chuintment sombre du moteur. Puis bruits de carcasse et couinment
aigu des freins puis cablonk ca-blonk s’ouvraient les portes du 28-A
pour laisser descendre
pour laisser monter
toute sorte de familles tristes, ourlées et pénétrées de chagrin
pour leur enfants malades
qu’ils allaient et venaient de visiter
les unes portant des fleurs les autres plus rien plus rien les autres ne portaient plus rien.
Les familles les plus fleuries étaient comme dans une nouvelle
de Cortazar si vous voyez ce que je veux dire, triste et ridicules comme il se doit, avec cependant un petit air enlevé et distant des glaieuls me semble-t-il pauvres gosses des oeillets qu’elles serraient sur leur coeur et des boîtes de carton qu’elles les familles portaient bien à plat
gâteaux sans doute, ceux-là les gosses avaient plus de chance.
A mi-ciel déambulaient des nuages boueux.
Plus loin dans le 28-A, les familles montantes ne portaient plus rien, ni fleurs ni gâteaux plus rien que leur air triste et veuf : libéré, allégé, le bus reprenait sa course vers le Retiro, tout en haut de la colline qui domine notre petite ville. On voyait bien que les familles montées mains vides ne savaient pas quoi faire de leurs mains vides ; elles pensaient à leurs enfants malades qu’elles venaient de quitter trituraient leurs mains inutiles se rongeaient les ongles vides et dodelinaient leurs cols endimanchés.
Prochain arrêt criait alors le machiniste aux cheveux gras
Re-ti-rôôô
[...][Monsieur Aka, gentil monsieur Aka, se préparait alors à descendre. Je l’appelle monsieur Aka depuis que je l’ai vu s’effacer avec une courtoisie inclinée et patiente devant une petite vieille affairée qui lui grattait sa place. C’est un homme du coin, si vous voyez ce que je veux dire, de souche, mais ce soir-là sa retenue me l’avait rendu oriental, allez savoir.
J’aime les voyageurs qui s’effacent, que voulez vous, élimés (sa veste) et aka c’est tout ce que j’ai trouvé et ça peut se lire dans les deux sens, correct pour un habitué des voyages en bus, allers-retours jusqu’à notre]
re-ti-rô-ô
montée du type au violon, qui a une tête à jouer dans l’ombre des églises désertes. Il va sans doute descendre à
Sainte Marie des Grecs
seul seul seul, y entrer seul et jouer du violon dans l’ombre déserte
de Sainte Marie des Grecs
montée de la jeune russe blanche au chat noir j’invente et j'imagine je ne sais pas si elle est russe et si elle a le chat noir encore moins vieille blague
montée du cinglé au survêtement démodé
montée du petit rat à l’ombrelle mais est-elle seulement danseuse
montée du sosie de Nelson Algren un air polack à revenir du champ de courses montée du peintre manchot acariâtre ceci expliquant cela
petite foule dont il faut bien que je distingue les destins passagers et les allures discrètes tant et tant d’histoires qui montent et qui descendent assises ou restées dbout jeunes ou vieilles lisses ou fripées toutes ces histoires il y faudrait des heures des pages des notes pour tout vous dire précisément.
Toujours est il qu’au Retiro on changeait de chauffeur : long cou redescendait d’où il venait, vers la ville basse en s’emparant du 28-B. Nous autres du 28-A on continuait avec mains fines conduite plus souple et chemise repassée quelques bijoux dans l’échancrure à la découverte des confins où notre ville s’espace

en canaux en entrepôts en cheminées d’usines
c’est ce que je préfère, quand on descend plus souples plus légers, vides, vides et souples, après le Retiro ; ça scalme et s’étire et même s’aplatit c’est l’horizon léger l’horizon banlieusard et apaisant

prochain arrêt Gamins-du-Limon
[...]
en vastezuzines triages fumées pontons
c'est ce que je préfère le grand air banlieusard le plus vaste ciel les nuages de banlieue boueux l'air ralenti l'air léger l'air détendu et promeneur
[...]
et même en canaux ateliers quais grues
c’est ce que je préfère quand la banlieue devient spongieuse étale et ennuyée quand on laisse le Retiro loin derrière nous on scalme c’est plat
[...]
Gamins-du-Limon (c’est près de l’estuaire, à l’emprise du grand canal du Nord)
descente du petit rat à précautions qui file le long du quai sois prudent petit rat sois prudent rentre vite

et quais canal hortillon barques et et et...péniches bien sûr
lourdes lentes, je suis une péniche spongieuse et lente, lourde qui se déplace
dans la bonne banlieue marinière qui glisse lentement vers le terminus du 28-A.

Ce qui est dehors est dedans, toujours, ça a toujours été comme ça, partout et mon bienheureux 28-A n’échappe pas à la règle ; rêveuse banlieue qui passe lentement devant ma fenêtre, rêveuse lointaine et fatiguée, élimée ; le bus pareil, distant et spongieux aux arrêts que reflètent les bassins dont l’eau couleur de vin s’écrase sous le ciel métallique de la banlieue du 28-A : j’y rêvasse et tout s’écoule ; je ne tiens plus le compte des montées et des descentes, du pareil au même, foule amicale et sans nerf, indistincte mais saluante et bonjour bonjour, ils m’ont reconnue et bonjour tiens bonjour jusqu’au terminus qui ne tarde pas
ter
minus.
Il y a là une placette commode où la banlieue a installé un marché du dimanche, quelques étals juste ce qu’il faut, pas grand chose mes fruits surtout et mon petit fromage pas grand chose, quelques étals et leurs hauvents, et les tables de la gargotte d’annabella
j'y reste toujours un peu après mes courses des biscuits surtout du fromage pas de quoi remplir mon cabas et je grignote chez annabella dont la bicoque rafistolée est adossée aux grands ateliers de réparation de la NationRail je chipote un petit pâté gras et je sirote ma bière allemande rêvasse sirote les cheminots font la pause ils me reconnaissent et me saluent sirote tant qu’il est temps de remonter dans le 28-A qui s'ébroue qui tangue qui secoue ma bière allemande et qui me barbouille c'est chaque fois pareil il est temps que je rentre c'est le retour jusqu'au prochain arrêt
Maléfices
Arrêt Maléfices montée des familles de la banlieue plate qui s'en vont aux enfants malades ou au Retiro mais je vois bien que ce n’est pas le même genre de familles qu’à l’aller élimées empruntées gênées habituées fatiguées les mains vides pas de fleurs ni cadeau d’aucune sorte rien enchantement las sur le retiro
et le paté gras et la bière se chargent de m’endormir et les canaux silencieux se chargent de m’assoupir je m’endors je m’endors je pense aux cheminots de la banlieue basse à mon jeannot son béret ses chefs d’équipe sa canadienne sa monet goyon c’était sa banlieue après tout la sienne celle des canaux des ateliers de la moto du syndicat on allait tout bouffer ne plus se laisser faire je dors c’est la bière allemande et le pâté gras les cheminots de chez annabella reviennent me hanter me sourire mon rêve cahote et brinqueballe mon rêve de banlieue et de prolos de bérets de canadiennes ne plus se laisser faire le rêve de mon jeannot qui aimait tant traîner le dimanche au
re-tiro
re-ti-ro j’ouvrais à peine un oeil rien rien ne m’empêchait plus de couler dans mon sommeil de canaux et d’usine c’est le bibliothécaire du parti qui avait fait lire algren à mon jeannot le matin peut attendre tu vois et on peut se croire à chicago la tête me pesait je piquais du nez je rotais en soufflant le gras du pâté le col de ma chemise me remontait derrière l’oreille je soufflais ils devaient se dire pauv’vieille c’est tout le temps pareil elle se tape sa bière et puis elle s’endort danl bus la pauv’vieillle c’est chaque fois pareil y’a personne pour l’aider mais je m‘en fichais bien je m’en fiche bien et on repassait bientôt derrière les enfants malades la ville la ville approchait la ville est serrée haute et serrée on voyait bien qu’approchait les
En-fants malaaa-deuh
j’en pouvais plus je me tenais plus je trahissais je sommeillais
pendant qu’ils montaient qu’ils descendaient les familles avec ou sans enfants, avec ou sans bouquet avec ou sans boîte à gâteaux je me fiche bien je rêvais je rêvassais je laissais faire je fuyais je savais plus ça durait ça durait
et c’est toujours à ce moment là que je basculais sur l’épaule de mon voisin qui sentait la laine, qui sentait l’odCologne et je m’y laissais aller ça me rappelais les vestes en grosse laine de jeannot solide épaisse usée je m’y laissais aller sur l’épaule de mon voisin de bus toujours le même mon voisin de bus qui était monté aux Retiro je m’y laissais aller je soufflais je rotais je dormais et lui me soutenait et lui me retenait et lui me reposait vous l’avez reconnu c’est monsieur Aka, gentil monsieur aka sur qui je dormais maintenant sur qui je me reposais monsieur aka ne disait rien pas un mot pas un soupir rien il avait abaissé son épaule laineuse pour que je m'y endorme à mon aise
monsieur aka me descendait du 28-A descendait à petits pas portait mon cabas mon fromage mes pauvres courses sans rien dire rien silencieux il me raccompagnait à la maison me couchait me déchaussait me repeignait gentiment d’une caresse et filait vers la vieille ville basse cher monsieur aka ça sent l’odCologne salut mon vieux jeannot salut m’endormir ne plus se laisser faire m’endormir gentil monsieur aka m’endormir





 

saint Exupère et le monde meilleur

et voici revenir monsieur Bergeret
sous les grands ormes du mail qui bordent le parvis de Saint Exupère      sérénité à petits pas   onction menue et promenade glissante des quais pavés et des bords de rivière luisant   c’est l’habitude   et voyez comme filefile monsieur Bergeret   voyez comme il promène son gilet provincial à la petite allure de son pas de professeur retraité            c'est qu'il songe à sa jeunesse fameuse et timide    héros de tant d'histoires fines et provinciales glissantes et raisonneuses             il songe à ces blagues rhétoriques dont il amusait les soirées du préfet Pergelesse l'heureux temps de ses arguties piégeuses où le vieux dreyfusard les avait tous si bien mis dans sa poche à gousset       l'heureux temps de la raison latine la raison raisonnante  la raison politique.
Bergeret n'a pas d'épaules, c’est la moindre des politesses ; son gilet trop rempli le courbe en avant au point qu'il petipatte maintenant avec des trébuchements répétés ; Bergeret s'attriste : il a pris bedaine provinciale et pour quoi faire ? Le raffinement courageux de ses patients discours, non plus que l'exercice volontaire d'une ferme raison à quoi il avait toujours adossé un vocabulaire précis et des anecdotes de haute intelligence historique,
rien non rien
n’avait fait advenir le monde meilleur dont il rêvait pour notre petite ville de bord de la Beuvrôme.
Cet imbécile de Pergellesse et les curés eux-mêmes, la chefferie des régiments voisins, les marchands antisémites, tous avaient fini par céder, tous avaient pliés devant notre bon Bergeret, franc républicain et socialiste tenace non moins qu'éclairé. Et redouté ça oui, redouté de nos monarchistes de préfecture, national-nationalistes idiots qui avaient plié plus vite que les autres oui qui avaient glissés à la rivière tous tous emportés par le fort courant des grandes périodes de Bergeret ses phrases courageuses et retorses longues le plus souvent où ils s’étaient abîmés oui noyés oui emportés comme par les tourbillons de la Beuvrôme oui Bergeret oui les méchants réactionnaires y étaient passés : ils sortaient de la grand messe de Saint Exupère regonflés requinqués chargés dangereux et malveillants certes, mais toi, dès qu’ils arrivaient au café, toi Bergeret, mon bon gros, toi tu les attrapais par un de tes sermons et plouf
à l’eau plouf dans le cours agité des discours de Bergeret tous noyés noyés plouf les boueux imbéciles de la droite locale.
Oui, tout cela est fort bon, mais le monde meilleur hein persistait Bergeret pour lui-même, le monde meilleur où est-il hein, Bergeret ?
Il trébuchait, tristement accablé par la lucidité humide qui monte toujours par nappes des bords de rivière ; il s’attristait et se répétait : tes périodes latines et ta chère rhétorique à quoi tu tiens tant, ta vivacité dialectique dont tu disais toi aussi qu’elle casse des briques et bien tout ça n'a pas fait advenir
le monde meilleur
que réclamait ta jeunesse    certes par tes discours tu as gagné quelques élections certes encore tu as maintenu au pouvoir la courageuse phalange de tes amis
oui par tes malins arguments et tes envolées de préaux tu as contenu la vieille droite du coin
oui par ton éloquence tu as convaincu le groupe étroit de ceux décident
oui oui oui tout cela est vrai.
Mais le monde meilleur hein il est où ton monde meilleur     pauvre vieux Bergeret des zones humides ?
Comme on voit                             Bergeret s'attristait.
En conséquence, il se prend le pied dans un défaut du pavage ancien du quai de la Beuvrôme ça arrive quand on glisse glisse ainsi sous les grands arbres des quais mal ajustés et humides qui bordent notre large rivière une torsion douloureuse de sa bottine à lacet qui l’arrêta qui le força à relever la tête.
[Un temps
un long temps d’arrêt douloureux et grimaçant pendant lequel ses yeux s’étaient portés avec espoir-et-douleur vers le portail de Saint Exupère.]
C’est que Bergeret sait y trouver la consolante statue de l’ange du portail, l’ange souriant, l’ange au doigt levé, l'ange qui l’avait si souvent consolé des tracas de la politique humide qui montait par nappes depuis les salons du préfet Pergellesse.  Maintenant il veut se plaindre de sa cheville, il veut se plaindre les yeux dans les yeux et il ignore pour une fois le sourire qui l’a cajolé tant de fois ; il compte bien demander des comptes       non mais     non mais       lui tordre ainsi la bottine ce n’est pas des manières il va se plaindre à Saint Exupère lui-même   non mais       et l’ange serait bien obligé d’en rabattre serait bien obligé d’effacer ce sourire insolent.
Mais,
mais Bergeret remarque quelque chose au bas du front de l’ange         la statue montre une ombre, un repli qu'il n'a jamais vu, un froncement renflé à quoi s'accroche la lumière humide et brumeuse des bords de notre Beuvrôme. L'ange est soucieux voilà ce que le bon vieux latiniste n'avait jamais relevé et qu'il aperçoit maintenant                 c’est maintenant l'ange soucieux du portail de Saint Exupère ah voilà ah voilà se dit-il de deux choses l'une ou bien je n'y avais jamais prêté attention à ce renflement soucieux ou bien ça lui est venu il y à peu à mon charmant petit Ezekiel                ça lui est venu quand il a compris qu’il ne suffisait pas que son ami Bergeret            moi            triomphe de la droite locale         quand il a compris lui aussi que ce triomphe ne garantissait pas un monde meilleur alors Ezekiel a pris cet air soucieux.
Mais
mais Bergeret ne grimaçe pas longtemps. Il soupire        réfléchit     se détend rigole               se fait des phrases des périodes nouvelles. Il fixe Ezekiel       il fixe le point de lumière sombre situé entre les deux yeux de l’ange souriant le renflement inquiet studieux soucieux pensif
et il se dit              cher ange cher Ezekiel à la sombre taroupe tu permets que je t’appelle Ezekiel              j’ai compris Ezekiel         j’ai compris que tu t’es assombri parce que je pose la mauvaise question hein, c’est ça, la mauvaise question du monde meilleur                  je pose la mauvaise question et en plus je m’attriste de ne pas trouver de réponse             comme me voilà bête cher ange cher Ezekiel, et comme te voilà triste de me voir si bête à poser la mauvaise question du monde meilleur.
Oui répond alors Ezekiel.
Oui mon vieux Bergeret, c’est bien ce qui me fait souci : avant d'imaginer un monde meilleur, faut décrire çui là, çui que t'as sous le nez. Bergeret, là est ton premier devoir faut décrire çui là bien le décrire, t’y appliquer et cette précision fera très sûrement reculer la droite locale, ça va sans dire, mais aussi la barbarie paf d’un coup la barbarie et la droite locale (qui ont, je suis d’accord, partie liée en bien des points) vont reculer d’un coup. Ne lâche pas des calepins, Bergeret, prends des notes.
Bien sûr faut cogner sur la droite locale continue l’ange souriant. 
Mais les deux faut faire les deux répète Ezekiel.
Et d'ailleurs c'est la même chose, la droite le monde le monde la droite, faut cogner décrire décrire et cogner Bergeret, voilà ce qu’il faut faire, voilà ce que tu devrais avoir compris à ton âge, tu devrais avoir compris que le monde meilleur le monde meilleur c’est juste une injonction mélancolique et si peu si peu politique, Bergeret, si peu politique finalement. Et moi, je te fais ce devoir, vieil homme et vieux savant latinomane : décris le monde, et décris le bien. Par Saint Exupère, je t’ordonne de bien décrire le monde, mon vieux Bergeret et ce serait péché d'y renoncer, je t’ordonne de prendre des notes.
Ezekiel resouriait             Ezekiel se désouciait             Ezekiel, à son tour faisait des phrases.
Il poursuit : avant d'imaginer un monde meilleur, tu devrais le savoir, faut rendre compte de çui là, cruel et mal foutu, le monde que ta droite locale et ultra, menteuse, que ta droite locale, cruelle mal foutue, que ta droite locale s’efforce de maintenir en l’état, cruel et mal foutu et confus surtout confus, mêlé, embrouillé, confus. C'est ça que tu dois faire, avec ta belle rhétorique et ton beau lexique, décrire bien ce monde là, remplir tes calepins, noter tout noter     et pas brasser des illusions des idées des idéaux des idées pouah les idées c’est répugnant.
C’est précisément pendant que tu prends des notes, Bergeret, que le monde est meilleur, et c’est à ce moment précis que la droite locale, affreuse et confuse-confusionnante, que la droite locale prend la flotte.
Bergeret se frotte alors la cheville, se masse la bottine, se caresse la chaussette
et
repart.
Plouf, à l'eau, à l'eau la droite locale. Je m'en vais mettre à jour mes calepins de la semaine, plouf et leur écrire un méchant article, juste avant leur maudite réunion chez Pergelesse            les imbéciles           les imbéciles               droite imbécile. Idiots.      Le monde meilleur, c’est pas la question l’a raison Ezekiel, le cher Ezekiel, mon cher Ezekiel. C’est pas la question            le monde meilleur.       Non mais.
Faut cogner cogner et encore cogner pour plouf à l’eau        pour les noyer       le mieux c’est encore de reprendre mes notes.
Ezekiel reresouriait. Il regardait s’éloigner Bergeret, petitpattant et paufinant ses périodes, il le regardait s’éloigner vers sa table de travail, il le regardait glisser vers ses discours et ses articles. Ezekiel souriait ; Saint Exupère approuvait : le brouillard montait par nappes de la Beuvrôme        un monde meilleur et puis quoi encore          Bergeret glissait        raison raisonnant      vers ses notes vers ses calepins           la Beuvrôme souriait             Bergeret glissait         la brume souriait.

 

tu écris le premier mouvement de ta sonate

tu écris le premier mouvement de ta sonate de l’empêchement et de l’expérience
tu t’appliques à sa partie Nocturne ce diminuendo qui lui tient lieu de final
mais tu sais que l’enfance doit rester une illumination profane
et alors alors au moment de composer ton mouvement lent tu te poses la question hein la bonne question comment rendre compte de ces transports de jeunesse de l'excitation qui te prenait alors comment en rendre compte maintenant lento diminuendo ma non troppo à la fin

mais tu sais que c’est par la nostalgie qu’on avance : tu élabores dans ce creuset de tristesse la couleur musicale de ta partition adagio con anima et ça n’empêche pas que ton vrai travail sera de laisser l’enfance vivante la sortir de la citadelle qu’avaient bâtie les parents la dégager de leurs récits blagues zéistoires
mais tu sais que le plus souvent le récit de l’enfance trouble plus que l’enfance et c’est heureux depuis le temps que tu patientes que tu attends que les deux histoires recollent tu as tant attendu
tu as compris que l’attente déçue est celle qui se réalise c’est le paradis
tu fais de cette certitude le coeur de ta sonate c’est alors le Petit matin tu as trouvé ton titre andante Petit matin affetuoso
tu es heureux tu attends c’est le paradis

mais soudain
soudain tu déchires tout sonate final mouvement lent tout tu déchires tout parce que ça ressemble à du Ravel tu viens de comprendre que merde merde merde c’est du Ravel encore du Ravel
merde merde merde c’est du Ravel je te dis que c’est du Ra-vel merde merde c’est encore l’enfance et ses sortilèges alors que non ce que tu avais en tête rien à voir c’était moins tenu plus relâché moins démonstratif c’était mieux oui mieux mieux que l’Enfant et les sortilèges plus conforme à l’enfance plus relâché et ennuyé plus attentif c’était mieux que du Ravel
raté c'est raté tu as raté ton mouvement lent raté ton nocturne c'est du ravel c'est raté
tu attends la nuit prochaine

 

l'habitude, dans les affaires de l'amour...

Un homme, pourtant patient et rusé, n’arrivait pas à expliquer à une jeune fille de sa connaissance, une jeune fille le plus souvent inquiète et méfiante, un homme n’arrivait pas à détailler les avantages de l’habitude dans les affaires de l’amour. Il s’énervait, l’affaire était d’importance, il hoquetait et reniflait ; elle s’enfonçait dans son inquiétude et s’y barricadait bientôt. Il pleurait mais rien n’y faisait, il criait que l’attrait de la nouveauté en amour qu’est ce que c’est hein qu’est ce que c’est et qu’est ce que ça amène, hein, un trouble d’origine euh d’origine ontologique et des palpitations douloureuses et une et une et une faiblesse de l’être tout entier voilà ce que ça amène, la nouveauté, dans la conduite de l’amour. Et bien entendu, en plus, la nouveauté provoque c’est bien connu une baisse sensible de la qualité des érections, cette posture si douce que seule l’habitude, croyez-moi mademoiselle, que seule l’habitude, parce qu’elle laisse seule la place à l’esprit qui va, aux sentiments artistiques et peut être aussi à la foi, que seule l’habitude favorise. L’érection, c’est l’avenir, disait l’homme entre deux sanglots, il n’y a pas d’érection sans projection heureuse dans le futur lointain, sans quoi il n’y a pas de signes de bonheur, pas d’art, pas d’éternité rien. Et je vous bien que ça vous inquiète, mademoiselle.
On comprend que l’homme ne se calmait qu’à l’énoncé de lois universelles, certains êtres sont ainsi faits et lui, c’était le fond de son caractère, il aimait les traits fondamentaux de la nature humaine, il aimait s’y retrouver et retrouver les anecdotes de sa vie passée ; il aimait y vérifier ce qu’il venait de vivre et ce qu’il projetait de faire. Et ce deuxième défaut complétait pour ainsi dire le premier, celui de l’habitude en toutes choses. Mais, eh oui, toutes raisons confondues, eh ben : plus d’érection, eh non. On comprend maintenant pourquoi,au bout de quinze jours de ce régime d’explications emmêlées, elle s’est tirée, eh oui.