fragments et bouts d'écrits

l’homme au pull over rouge

Un homme vêtu d'un pull over rouge téléphonait à une femme qu'il connaissait mal et dont il n'aurait su dire si elle l'aimait ou non. On n’arrive à rien au téléphone dans ces cas là, c'est une affaire d'électricité, anode cathode, mais l'homme se disait que seul un paradoxe pratique pouvait l'aider à tenir debout, au moins quelques heures, le temps de la conversation téléphonique, le temps qu'apparaissent les preuves compactes nées autour de l'anode d'un amour électrique, le paradoxe n'ayant ensuite qu'à se dissoudre dans les gaz toxiques favorisés par l'expérience, qui se forment habituellement à la cathode (voir travaux pratiques.) Il essayait d'en savoir plus, s'agitait, et devenait suppliant, ce qui renforçait désagréablement les dégagements gazeux. Une fois, il s'était coupé une phalange quand une femme dont il n'arrivait pas à dire si elle l'aimait ou non avait raccroché au milieu d'un soupir. Dès qu'elle avait raccroché, il s'était mutilé, non pas par protestation formelle, il ne croyait pas au remord des âmes criminelles, mais pour se réveiller, pour se mettre dans la situation de n'être plus piégé. Et puis, voyez-vous, il aimait le rouge, comme on a vu au début. Depuis cette aventure, une joie puissante illuminait son visage à chaque soupir, il se préparait à quelque chose, il dominait la situation et faisait de sa voix bi-convexe une sort de boomerang dangereux qui préparait un festin cannibale : c'était sa conception de l'amour. Une voix de cannibale soupirait il, je vais la dévorer, totem, farce, boomerang, ma chère phalange, totem, joie, quelle maîtrise, quelle joie, quelle phalange. Tant, que ça l’éreintait bientôt. Il se passait alors la main sur le front, il suppliait, et, pour se plaindre, décrochait le téléphone ; les gaz toxiques de la vie et de l'expérience lucide commençaient alors à se répandre ; il étouffait. Il raccrocha trop tard ; il mourut.

 

pour une théorie du corset (le cas Melville)

La mère de Melville portait un corset
(Une femme au corset est un mensonge ; c'est une mère inventée, s'écrie le romancier fétichiste, emballé par quelque souv’nir d’enfance, quelque souvenance ou quelque songe.)
Comment imaginer, en effet, un romancier dont l’enfance n’a pas été intriguée par les corsets d’une mère coquette et bien tenue ? Corset, busc, baleine, libido enfantine, c’est toujours la même histoire où la volupté magliminale, puérile et indescriptible des débuts fait place à un amour aux traits plus précis, aux lignes plus nettes qui dessinent bientôt une mère nouvelle, révélée par les artifices du maintien, dont la silhouette pittoresque se découpe à jamais sur l’arrière plan indistinct de notre enfance. Mais le romancier débutant comprend bientôt, au spectacle de sa mère corsetée, qu’elle fait à d’autres (à son père, si ça s’trouve), par le seul moyen du débondage et du délacement, le récit de ses caresses et de sa vie véritable. C’est ainsi que,
dans la gaine de moman,
y’avait tout son roman.


tout ton roman
pom pom plan plan
dans la gaine de moman


Mais mais mais
y’a pas qu’le corset
dans la vie des jeunes artistes.
Ah bon ? Ah ça mais !
Y’a aussi la chemise de nuit.
Ah bon ? Racontez moi ça. Je crois que je vais être d’accord, mais racontez moi ça, les chemises de nuit de nos mères, pour mes notes, pour mon roman, pom pom plan plan.

Le corset est donc un dessin, on vient de le voir. Une intention mensongère, un trait (d'esprit.) D’accord, une fiction.
Oui. Mais c’est la chemise de nuit de nos mères qui a fait le tableau.
Ah bon ?
Et qui constitue le jeune spectateur, par la même occasion. Observez bien : nos endormissements d’enfant sont difficiles et on tousse ; elles se lèvent.
C’est vrai, j’me souviens, ça se passe comme ça exactement : on tousse, et elles se lèvent. Ça manque jamais, chères momans, pom pom plan plan de nos romans, plan de nos romans.
Elles sont lasses et ébouriffées, dégrafées. Pour nos pères allez savoir, elles ont quitté leurs corsets ; leurs chemises sont ouvertes ; elles se penchent sur leur enfant dont elles craignent qu'il s'étouffe encore une fois : un coup d’oeil donne alors au jeune malade avisé le sens de la perspective et au tableau sa profondeur. Le point de fuite est presque toujours situé sous la chemise de la maman entrebâillée.
La chère dérobade… Expérience volée, où nous a été donné un point de vue sur l’amour.
Une perspective intéressante, c’est sûr.
La première, notre merveilleux quattrocento. Sans la perspective camisolesque on ne voit rien, parce qu’on n’est même pas spectateur. Enfant, c'est pareil : on est là, bon, mais on ne voit rien, y’a pas d’histoire, pas de tableau, tout est informe, ou plat, et surtout notre amour. Mais il suffit d’un regard et c’est un tableau en perspective.
Ou un roman.
Pom pom plan plan, bien sûr. D’un coup d’oeil le monde a repris la profondeur qu’il fallait. En donnant une direction à notre regard, ces chemises de nuit entr’ouvertes ont permis la découverte d’arrière plans où nos émois ont pu se fixer : c’est le sentier qu’on voit dans le fond de nos tableaux anciens, les collines escarpées de nos amours à-venir ; on chemine, on divague enfin ; nous voilà spectateurs de notre amour.
Enfin. Heureux asthmatiques.
Naissance de l’érotisme, théorie des corsets dessinés, tableaux entrebâillés, roman en perspective, charabia libidineux, c’est toujours la même histoire.
Et si on ajoute à ça leur parfum…
Ah! Si on arrive à se souv’nir de leur parfum, l'houbigant mémorial, alors là…c’est complet.
Parfum fiole chemise de nuit roman c’est encore la même histoire, camisoles ajourées, sombres perspectives, arrières pays lointains.

 

prière des bistrots

Voilà de quoi on a peur, voilà de quoi était faite notre géographie superstitieuse : les arrière-salles de bistrots, c’est comme la forêt tropicale : les esprits s’y sont réfugiés et s’occupent d’offrir à notre mélancolie les histoires effrayantes et les souv’nirs qui lui sont nécessaires. Si on les traite bien et que leur culte est rendu proprement, les esprits sont bienveillants : les souv’nirs affluent et notre tristesse ne tarit pas. On comprend bien que dans ces pratiques, la concrétion qui nous occupait tant au début dla vie n'a pas le temps de se reformer, mais qu'on s'arrête une fois de prier, qu'on ne s'accorde plus aux esprits de l'arrière-salle et alors... A la différence des ancêtres qui sont nommés et connus, les esprits forment une troupe indistincte, souvent menaçante, parfois sommeillante, qu’il faut prendre en compte, c’est comme ça, à qui il faut penser toujours et qu'il faut toujours honorer. Les gens simples se demandent ce que font les habitués dans les bistrots, qui restent plantés au comptoir à siroter leur pernod, qui tapent le carton sur de petits guéridons instables, qui potassent avec acharnement les journaux de turf. On voit par là que les gens simples n’ont pas vécu ; on ne peut leur en vouloir de n’y rien connaître, aux grands bistrots. D’autant que les taquines érinyes dont on vient de parler ne les visitent jamais, bien ou mal : ils passent devant les grands bistrots, les gens simples, sans regarder, sans avoir vécu, à se demander ce qu’on y fait, pourquoi on attend que ça passe, pourquoi on remonte le col de notre manteau, pourquoi même on s’amuse à ces jeux de mots défaillants et répétitifs et qu'est ce qu'on attend du Turf, hein, c'est pas netnet, ces histoires de tiercé. De quoi avez-vous peur, demandent finalement les gens simples, quand ils ont choisi d’entamer la conversation ?
Des esprits, voilà de quoi on a peur, des furies et des forces primitives. Des esprits qui habitent les arrière-salles des cafés où on a nos habitudes.
On a peur, alors on prie.
(Contrits, on ne prie que quand on a peur.)
On invoque les esprits : que tout se passe bien, que l’équilibre mélancolique soit maintenu, que notre violoncelle soit bien désaccordé, que l’habitude triomphe, et qu'ainsi nos souv’nances asthmatiformes nous laissent en paix.
Parce que seule l’habitude permet l’amour. (Si les esprits nous sont favorables) (Mais il suffit de leur sacrifier le plus beau coq de notre basse-cour : le désir vague de plaire à tout le monde)
On a peur, alors on écrit.
En tous cas, à force de pernod, de prières, de repoèmes et de pourboires aux officiants, les esprits restent de notre côté. Ou plutôt, ils restent à la cave, dans les couloirs, près des toilettes. On préfère qu’ils ne viennent pas au comptoir, ce serait mauvais signe. Le comptoir, c’est la lisière de notre forêt, c’est là où l’on prie, puisque c’est là qu’on a peur.

 

du curé bibineur

Quand on raconte des blagues et qu'il pleut, on voit pas qu'on pleure, pendant ce temps-là, puisqu'il pleut, c'est forcé, à cause de la flotte ( et du Pernod qui ajoute sans doute à la confusion). Noyés de larmes et glacés par la pluie, ça va ensemble, pour tous ceux que je connais, pour les détrempés, pour les habitués qui outrepicolent, pour les décapités. Nous restent alors les seules histoires de notre jeunesse, ce que nous avons eu de meilleur, qui, agrégées aux jeux de mots légués par notre esprit de famille constitue peu à peu autour de notre mémoire comme une bulle où on peut respirer et qui nous tient un moment la tête hors de l'eau. Ainsi cette bienbonne en forme de devinette, posée par mon père et dont, bullant bullant, pernotant, je me souviens :
Sachant, mon fils, qu'un curé qui, dans sa journée, double sa messe, est appelé curé bineur, comment donc nommes tu fiston mon fils, un curé, qui dit quatre messes?
Quatre messes ?
Oui, ça arrive, quatre messes. Comment appelles-tu, fiston hésitant, comment nommer un tel curé, assidu et répétiteur, qui dit ses quatre messes dans la journée ?
Un curé quaterneur, peut-être ?
Nonon, trop facile. Cherche mieux.
Quadrupleur ? Quartetteur ? Quarteronneur ?
Nonon. Nonon. Cherche encore, mais sache, fiston fistonnant, que j’apprécie la finesse de tes inventions.
Un fou de la messe ? Un athlète dévot ?
Pfft. Insolent rejeton non moins que calembourdant descendant. Non. Un tel curé, qui dit ses quatre messes, est en quelque sorte un curé double bineur, en quelque sorte, c'est donc
c’est donc
un curé bibineur.
Ça, voyez vous, ça me faisait rire. La blague du curé répétiteur (l'abbé bègue, en quelque sorte ) était une de mes préférées ; je riais, mon Dieu comme je riais, à ce genre d'astuce paternelle.
C'que tu aimes, c'est l'alcooliturgie, surajoutait mon vieux papa en souriant.
Mon Dieu comme je riais. Comme je regrette ce temps magnifique des mauvaises blagues calembourdifériques, ce temps de mon père. Comme je regrette ses théories bibinardes, et comme c'est loin tout ça.

 

la boule du temps

Peut-être avez vous remarqué, d'habitude, dans la vie dans la vie dans la vie on est gêné, quelque soit notre conformation, frêle ou solide, par une sorte de dépôt du temps qui forme très vite une concrétion qui résiste à nos larmes. Ce résidu indissoluble ne veut pas fondre : c'est comme une boule, ce temps qui ne passe pas et qui s'arrête au milieu de la gorge : il y en a pour des années, on a le souffle coupé, le nez qui coule et des palpitations. Une boule de temps aussi épaisse, ça coince, forcément, ça étouffe et ça dure longtemps, pas moyen de s’en débarrasser. Pour ma part, il y a longtemps que la boule gonfle et gonfle encore ; c'est l'asthme de mes souv’nirs cimentés ; j'étouffe. Dans ces moments-là, je sens bien que l'oubli n'est plus possible : quelque chose s'est arrêté. Je comprends alors que le tuyau de mon orgueil, où s’évacuaient jadis les abcès de ma mémoire, s’est bouché.
Mais je lutte, aha ah je lutte. A tout le moins je cherche des solutions, je m'accomode : quand ça arrive, quand se forme la boule de la honte et de la mélancolie, j’entre en trébuchant dans un bistrot, un du Sud, avec les grands plafonds et les totems du PMU, vert et blanc, où l'on trouve presque toujours un chaman à béret qui lit Paris Turf, ou La Veine, ou l’Amérique et le Pérou. Chez nous les bistrots, c’est une vieille histoire et on rapporte que le grand ancêtre de la famille, du côté des Rameau, de la sous-branche des bégayeurs inquiets et siesteurs, raisonneurs et bavards, disait toujours si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence et j’attends que ça passe. De génération en génération, ce remède ancestral contre le cafard est devenu le principe de l'action familiale. Mon père continue bien sûr cette habitude et, si l'averse déverse, il trouve refuge au café du Commerce où il est allé chercher une rime à sa tristesse (On voit par là que nous sommes tous des exilés, depuis toujours hors du pays, loin des bords de Sâone et hors du coup, sous la neige. Pour nous, il fait toujours trop froid ; le temps est toujours à la pluie : direction la Régence, ou le café du Commerce, pour se calmer. Le seul véritable trait d’esprit jamais développé par notre famille est celui qui consiste à lever les pieds quand la serveuse passe la serpillière : nous sommes serviables, habitués de la mouise chansonnée et de la purée citatoire, et pas encombrants. )
Chez nous c'est comme ça : pour se refaire, on se met au bar et on commande de l'essence de fenouil. On se gagne une petite place dans la sciure par terre et on sait bien que la serveuse se chargera du reste de notre tristesse, à coup de serpillière. Pour l’aider on écarte du bout du pied les mégots collés au carrelage de sorte que, quand la patronne apporte la commande, on a le sentiment d’avoir été utile à quelque chose, c’est pas trop tôt : on redresse les épaules. On va se l'taper, not pernod (la patronne de la Régence est pas mal non plus, maintenant qu'on y repense), ça va être bien . Et puis glap, voilà le temps qui se remet à passer, qui nous gêne plus avec ses déjections, redevenu liquide, glap, enfin, avec les glaçons pour faire passer les ennuis.
Chez nous les patronnes de bistrots permettent la poésie, c'est comme ça. On apprend vite que sans ces restaurantières chéries, sans les gentils plats de lentilles dont elles accompagnent leurs attentions, rien n'adviendra jamais, dans nos grandes oeuvres, dans nos poèmes qu'à leur imitation nous avons composés lentille par lentille, lentillement.