méditations de Marx Dormoy

méditation I du 28 novembre 2006.

Je marche lentement, purgeant sans doute les fatigues de la veille, ralenti par le rhume ( très léger coup de froid hier à la minuscule terrasse de la rue Chappe ; je l’ai bien senti quand se sont ravivés les éternuements des dernières semaines. Ce n’est pas un rhume, plutôt un assèchement de la gorge, le nez infecté, les poumons faibles.) Manteau bleu dégrafé pour sa première sortie hivernale, veste neuve boutonnée une fois, gilet froissé, chaussures noires vernies-glacées. Le plus souvent les mains derrière le dos, mes journaux à la main ; quand je réchauffe les mains dans mes poches, les journaux sont alors pliés en quatre et glissés sous mes avants bras. Je remonte vers Pigalle, en prenant derrière Montmartre par les rues Doudeauville et rue Marcadet, quartier des commerces africains. Et note qu’au 9 rue Doudeauville, l’enseigne Canaan Exo, cathéchise utilement son métier d’épicier : le pays où coulent le lait et le miel. Une autre : rue Marcadet : le marché de ma tête, alimentation gen. Je prends la rue Francis Carco, qui est en L, où il ne se passe rien et qu’on ne lit plus guère, une rue de derrière, qui me laisse pas loin dans la rue Stephenson. Puis les spécialités turques de la rue Clignancourt : restaurant Pinar ( évolution de la limonade, dysorthographie voyageuse et négligence finale) et l’intention politique et ironique, sans qu’on sache quoi : le Schengen, qui est africain où le fanion européen est représenté en brun et rouge. Je déjeune de deux sandwiches, poulet rue Marcadet et jambon beurre aux Martyrs, avec cette sorte de regret de mal manger. A ce que j’en vois aujourd’hui, les affaires du quartier sont organisées ainsi : ateliers et confection vers Marx Dormoy, épiceries et mercantis canaanéen, mais boutiques chiques et couture quand on approche de Montmartre par les rues Muller et Del Sarte. Effet de compréhension, satisfaisant. J’ai prévu de me faire couper les cheveux par la petite coiffeuse des martyrs qui ne va pas manquer de me dire : « et je vous coupe aussi les poils sur les oreilles, parce que c’est pas joli ». En effet, ce n’est pas joli. Tiens, il a été chez le merlan, dira Henry. Je corrige : la merlante, qui devrait lui rester.

 

méditation II du 22 mai 2008

Surplomb du carrefour Marx Dormoy depuis une très élégante terrasse où j'ai été invité à boire une verre par des amis de Martine. C'est au dernier étage, dans un de ces jardins inespérés et très bien plantés qui dominent Paris, ici l'Est de la ville, sans horizon, ciel dégagé. Effet de charme de l'inviteur, familier du Vietnam d'où il revient, à la conversation exotique et d'ailleurs jardinante et vin blanc : le tout produisant vite un azimutage urbain où j'essaie de recomposer mes promenades dans le quartier et surtout les trajets qui menaient vers l'ami Ruget de mes années de collège. Il habitait là derrière, rue des Roses, tout près de la porte de la Chapelle ; j'arrivais chez lui par la rue Philippe-de-Girard dont je devine bien la trace rectiligne à une petite centaine de mètres ; je venais de ma rue Château-Landon abritée derrière la gare de l'Est. C'est tout droit et m'y revoilà par le hasard de l'installation de Martine dans le quartier. Amusant : le surplomb éthéré me ramène facilement à cette enfance d'ennui flottant et de balades dérivantes suivant des itinéraires amicaux constitués par les adresses de mes copains. En somme République-Stalingrad-La Chapelle que ma mémoire superpose à, vous voulez des noms ? Rabourdin-Roessler-Ruget, ce qui aligne très bien ma gare de l'Est et mon lycée Colbert. Vu des toits, vas-y file, retournes-y...on dirait les grandes lignes de ton enfance, les lignes du plan, la direction générale, et puis c'est très bien de voir ça d'en haut : ça fait comme une abstraction géographique, la carte, et ça préfigure quelque chose de sérieux qui s'accroche à des points très précis  : et je vois l'enseigne du magasin Monoprix, très proche sur le boulevard de la Chapelle, où je venais chercher cahiers et fournitures, sais pas pourquoi, c'est loin, ça devait me désennuyer, et me mettre en route, vague prétexte à m'enfuir rue des Roses. De tout ça je ne dis rien pendant l'apéro : une fois nous avions pris, il y avait Christian Roessler, Bernard Ruget et moi, tous trois équipés de très belles bottes western (les miennes moins belles que les autres, à bouts carrés et boucles de pacotille) nous venions de chez moi après quelques parties de babyfoot au café des parents, bon, et nous avions pris des acides, pour la route. Je me rappelle très bien de l'incident qui a terni cette promenade copinante et envappée : arrivés au square dont j'aperçois là-bas quelques arbres qui pointent, nous avions moqué la casquette d'un pétanqueur. C'était idiot et le fils du bouliste nous avait rattrapé et voulait nous baffer ; nous n'étions pas en état et nous avions filé chez Bernard après que Christian ait sauvé l'affaire par une politesse et un sens de l'à-propos très sûrs. Voilà nos itinéraires. Roessler et Ruget, je finis mon verre de blanc en pensant à vous ; je m'en ressers un ; je vous vois, pilotes parisiens.

 

méditation III du 23 juillet 2009

Il est huit heure et demi ; pour cette nuit, j’ai créché chez Martine, dans son bel atelier de Marx Dormoy, tout près, au carrefour ; je sors tôt, premier café et journal et première balade dans le quartier où j’ai entrepris il y a peu ces sorte de flottements étonnés et notatifs. Mais je renifle ; je me suis endormi hier soir sur le lit, et j’ai peut être pris froid ; pour ne rien arranger le temps est à la pluie et je suis sorti en espadrilles. Je descends vers la Porte de la Chapelle mais le bar Moustic que j’aime est fermé ; le vent fraîchit et je comprend que je ne suis pas équipé pour une longue promenade par le temps qu'il fait : je décide de remonter, de ne pas trop m’éloigner : je prends la rue de la Madonne et là, rafale d’éternuements, frissons et piquotements inquiétants. Je me réfugie au mac do du carrefour, pour mon petit déjeuner, au moins j’aurai plus chaud. Un grand café et une patisserie (plutôt lourde et grasse, fourrée d'une épaisse pâte chocolatée), pour 2E90 et je monte dans la salle du haut. Beau point de vue, le temps a grisé et je profite d'une certaine tranquillité d’ensemble ; deux clients, installés tout près de la baie vitrée : un type à la chemise de jean qui semble très occupé, et une fille au pantalon à la taille très basse, lectrice de magazine. La raie des fesses (larges, les fesses, sombre, la raie ) de la fille échancrée ne m’occupe pas longtemps : l’affairé de gauche est plus intéressant. Je m’installe à deux trois mètres derrière lui et comprend tout de suite qu’il s’agit d’un cinoque, de la famille des travailleurs de bistrot. A quoi ? Le désordre autour de lui, un matériel important, l’air fatigué de ses vêtement, la voussure, la coupe de cheveux pas nette, l’indifférence au reste, la petite consommation. Et puis il y a l’heure : tôt le matin, au mac do, c’est le temps des déjetés, des pas là, des réfugiés, ceux qui passent le temps. Et puis j’ai l’habitude : j’ai commencé cette série de portrait de cinoques il y a deux-trois ans, mes calepins en font comme un album : je les ai dans l’œil maintenant.
Il dessine une tour eiffel au marqueur sur une petite toile blanche montée sur châssis, au format d’un petit livre. Puis, brusquement, il prend une autre toile dans un grand sac bhv que je n’avais pas remarqué ; la toile est semblable à la première. Je me lève et tente discrètement d’apercevoir le sujet de la nouvelle toile : une ligne d’horizon hachurée, toujours au marqueur et, tout de suite, une autre tour eiffel. Fébrile, je note à toute allure sur mon calepin les détails, ne rien rater de ce beau timbré, un peintre à la chaîne, le roi de la tour eiffel. Pour n’en rien manquer, je décide de le prendre en photo ; j’allume sans précaution ma machine, qui émet un double signal strident ; taille-basse se retourne comme j’ajuste mon peintre ; elle se refagote en tirant sur son maillot, rien n’y fait, re-fesses, re-raie. Et moi, je tire le portrait, de dos, de mon cinoque de Marx Dormoy. Il retouche tableau 1, se relève et considère le paysage produit puis revient à tableau 2. Il pleut. Ça rajoute à mon bonheur excité, on dirait que je suis abrité derrière mon peintre, protégé par mon calepin des orages et de la froidure, en bonne compagnie de tranquilles déclassés, très belle ambiance, avec un premier plan chaleureux et familier, des occupations d’importance, attentives et précautionneuses : tout ce qui s’oppose au monde derrière la baie vitrée, orageux rapide ( on est sur le boulevard, on domine l’entrée du métro. Moi, je suis bien, je note, je prend des photos, et je suis bien. Toujours l’effet heureux de la notation)
Il passe à tableau 3, mais ce n’est pas une tour eiffel ; je me lève pour vérifier (ça va très vite): il travaille à une tâche noire, ronde et centrale, qu’il s’applique à agrandir, on dirait un iris, un œil et les veinules qui en partent. Puis très rapidement : tableau 4. Je m’aperçois qu’il est ambidextre : tours Eiffel de la main gauche, mais ligne d’horizon, formes noires et paysage de la main droite. Il fredonne. Le tableau 4 est vite torché, encore une tour eiffel, mais je n’ai pas le temps de voir le reste ; tableau 5, sur quoi il reste plus longtemps, plus appliqué. Il empile les tableaux à sa gauche ; je m’approche de la baie vitrée, inquiet de laisser passer le sujet des tableaux ; je regarde mieux : un paysage nuageux, quelques volutes, et un soleil noir, central et toujours la tour eiffel.
8h.45, raie-des-fesses disparaît. Je me suis rassis à ma place ; une idée calme mon excitation : et si je lui achetais une toile ? J’arrête un instant de me déhancher pour observer les tableaux, ma crainte de rater une toile ou un thème nouveau, disparaît un court moment. Il tire d’une pochette de nouveaux feutres, de même type que les précédents. Noircissement du soleil central, très marqué, et fin du tableau 5. Se redresse, signes de contentement (s’étire), se penche vers le sac bhv, et tableau 6, plus petit, qu’il prend en hauteur. Il n’a pas touché à son verre d’eau. Une maquilleuse ( le matin au mac do : très nombreuses femmes occupées à se maquiller, penser à l’enquête que ça ferait…) antillaise s’installe au fond de la salle, derrière moi à ma droite. Une gorgée de café et j’y vais
-Bonjour Monsieur, je vous vois peindre…Je peux regarder ?
-Oui (faible)
-(temps d'examen) Celui-là me plaît beaucoup, vous me le vendez ? (debout près de lui, légèrement en retrait. Crains d’avoir été trop direct)
--Beennn oui (faiblesse, timidité)
-Vous allez peindre tout ça ? (Dans le sac, une dizaine de tableaux vierges)
-Beu ben non beu peut être pas…
-Combien vous me le vendez ?
-20 euros (sans hésitation)
-D’accord. Il est très joli ; je suis très content.
-Beu ben moi aussi
-Au revoir
Il ne pleut plus. Je remonte chez Martine ; dans l’ascenseur, impression de grande légèreté, bonne humeur et compréhension : dans le quatrain qui compose le ciel de son tableau Lulu (signé) a figuré tous les « a » par une tour eiffel astucieusement disposée. Ça fait : j’aime quand/tu me parles/d’amour et/qu’avec les mots tu me touches.

 

méditation IV du 29 mai 2010

Je passe devant le très petit café qui fait le coin des rues Feutrier et Muller : la terrasse est faite d’une estrade de planches qui rattrape la pente de la rue Feutrier et là-dessus deux guéridons. Je m’installe, dans cette position où je domine le trottoir ; il fait doux, j’attends 10 heures et l’ouverture de la Halle Saint-Pierre, pas loin, où je veux voir une exposition sur l’art brut japonais, sans doute pour parfaire les portraits de cinoques qui m'occupent en ce moment, et leur donner un tour plus général. Je porte la belle chemise rose achetée ces jours, un rose pale, manchettes boutonnées et un gilet neuf, mes chaussures de cordovan couleur prune ; je suis rasé, sans veste. Ainsi je n’ai de poches que celles de mon gilet et cet équipage impose des carnets d’un nouveau format, minces, petits carreaux, de marque Clairefontaine, dont j’ai fait ma première obligation du matin, premier souci d’ajuster la silhouette du promeneur à ses outils de notation. Pas mal cavalé dans le quartier pour trouver enfin les carnets qui conviennent. Bic quatre couleurs dans la poche poitrine du gilet, carte bleue et quelques billets dans celle du dessous ; à gauche petit appareil photo de marque Leica, qui sert à mes repérages, aux données de dates et d’heures très précieuses au moment de fixer les flottements de mes promenades et d’en arrêter les contours (dessin). Oui, j’ai déjà beaucoup marché ce matin et je me dis, ma commande passée, que cette méditation II va se faire là si elle se fait, fatigué comme il faut, ayant cédé à la tentation de l’épuisement, ce qui est le seul objectif des marcheurs de la ville, tôt dans la matinée. En marchant on se défait et m’y voilà, sacrée terrasse. J’ai encore dans les pattes les fortes promenades des derniers jours, traversées de Paris et surtout hier du sud au Nord pour rejoindre Pigalle.
Entrée d’un type, 55 ans, cheveux blancs, mais paraît plus, comme on dit, bonne veste mais mal adaptée à la saison et tee shirt « Tour de France » multicolore que j’ai remarqué tout de suite quand le type est sorti de l’immeuble d’en face, d’un trait depuis la porte cochère jusqu’au bistrot : un habitué. Immeuble moderne de belles proportions, bien dessiné, sale et gris, carrelé de petits carreaux, peu soigné, balcon en retrait du dernier étage très parisien d’allure, 12 rue Fautrier. Et l’homme qui sort de là, accordé à l’ensemble, parfait, mal entretenu. Il a filé au bar, furtif ; je dois le suivre pour compléter mon croquis : est ce qu’il fume bien des cigarillos, comme j’ai cru voir ? Ou un batonnet de réglisse ? Ou quoi qui m’abuse ? Début d’enquête quand je prend le prétexte commode de me rendre aux toilettes, très au fond du café mais pas indiquées et c’est tant mieux, j’ai le temps de m’attarder à des notes mentales, toujours compliquées puisqu’elles nécessitent de se souvenir en même temps qu’on regarde : le regard est plus appuyé : toiles anciennes, sans doute pour marquer un esprit de Montmartre, croutes de style représentatif varié, dont pas une n’est acrrochée droit. Carrelage de type opus incertum classique, dans les bleus et gris, vieux bar de bois sombre, peint et repeint. Mon type n’est pas là, nulle part et cette découverte stoppe mon relevé descriptif : il m’a échappé, l’animal, et par où ? Pas au bar, et je ne l’ai pas vu ressortir, alors quoi ? Retour déçu à ma terrasse ; journal, prise de notes, photographie de la voiture Fiat qui vient de se garer devant moi (créneau difficile, manœuvre en pente qui me distrait et m’amuse) dont je veux garder bien la couleur pistache (tirant sur le jaune), qui se rapproche assez de celle du corps de mon Bic du jour. Maintenant, quand je lève le nez de mon journal, la couleur dominante qui fait le premier plan de mes observation a changé, plus gaie, rare dans Paris, contrastant avec les bleus gris et la poussière du quartier.
J’entends alors : « tiens, toi, tu m’attends une seconde », d’une voix très grave, belle. C’est Tour de France qui entre à nouveau : deux entrées, sans sortie, le type est fort et connaît bien son affaire, c’est un furtif. Courte pose sur ma terrasse à ma gauche : bide léger, allure très détendue, souci et tristesse, nez rond et bien dessiné, veste pied-de-poule. Il s’éloigne et coupe le carrefour dans sa grande diagonale, accompagné d’un homme qui boîte légèrement, qui s’aide d’une canne ; pas de voitures, leur traversée est lente, mais se passe bien.
Un très léger vent frais s’est levé, qui va imposer que je change de tenue promeneuse, plus chaude et retour à casa.
Je note qu’on refait l’appartement du deuxième étage de l’imeuble d’angle
N’est ce pas que c’est assez pour aujourd’hui, cette préméditation de Marx Dormoy, au seuil, pensif avant d’entrer dans mes notes et dans mon quartier ?

 

méditation V du 18 octobre 2011

Arrivée autour de trois heures et demi dans le quartier par la petite rue Feutrier, où je repasse devant ce café en pente à la terrasse suspendue, puis la rue Muller. Temps frais, après la pluie, mais je suis très correctement équipé, casquette cardigan, chaudement et parapluie replié dans ce petit sac à dos très commode où je range les appareils (photos, téléphone et Ipad ) et calepins-stylos, journaux. Me sens comme un patrouilleur, dans son uniforme bien composé, pratique et bien pensé.
Hier je n’ai fait que marcher, traverser Paris, et ce matin aussi, sans arrêt aussi dans le 13 e ; ce genre de promenade méditative ne se fait que fatigué, ralenti et ça tombe bien.
Et puis les rues Clignancourt et Doudeauville, par la rue-du-commerce africain, wax, épicerie, téléphone (déblocage) : le tout très affairé.
Au coin des rues Stephenson et Doudeauville, je m'arrête au chantier d’un Institut des Cultures d’Islam ; il ne reste que l’immeuble du coin de la rue, le pâté de maison où ce petit morceau est drôlement le seul restant, est vidé et nettoyé, prêt à construire, sur une grande surface qui fait comme un L creux. Le chantier est à un moment de calme ; c’est propre et nettoyé, sans machines encore ; la terre est boueuse et sans relief ; on attend.
J’arrive au carrefour Marx Dormoy, dans ce quartier où je n’ai jamais habité, mais toujours baladé, que je connais bien et je pense voilà ce que ce quartier fait de moi : un passant, un passant habitué et pourquoi ? je cherche des raisons : en gros, ça suit le trajet du 65, quand j’allais chez les parents à Aubervilliers ; je me dis que notre famille a toujours été tangente à Paris, sur un axe, disons Villejuif Aubervillers, qui passe derrière la gare de l’Est, et pas loin de la dernière adresse des parents, Jean Jaurès. Nord Sud, vertical, ça aligne les bistrots des parents, et fait un itinéraire où je me retrouve le plus souvent, qui passe par La Chapelle et Marx Dormoy. D’applomb. Tangente et d'équerre, voilà pour l'itinéraire recomposé, qui m'oblige.
Bon moment de repos à l’abri au mac do, qui domine de son étage l’entrée de la station, vue sur le kiosque. C’est l’heure de Paris-Turf et je repère ses clients spécialisés, qui connaissent leur affaire, aux petits gestes rapides de grands rêveurs. Et compétences populaires, le turf. Je résume de quelques notes cette théorie naissante de la 'tangente' urbaine chez les meuniers ; j'y songe : il ne convenait sans doute pas de rentrer trop loin dans la ville, fallait rester aux bords, aux limites populaires de la ville bourgeoise. Et mon père, à l'aise dans ses cafés de Villejuif et Aubervilliers, jamais loin des cocos et même à St Fons, leur premier bistrot, la cellule communiste de la Rhodia-Seta est à quelques numéros (banlieue encore.)
Puis lente remontée de la rue Philippe-de-Girard, vers le Xe et Louis Blanc ; je passe devant le café Landon -le voilà le café des parents, qui sort sa terrasse (c'était mon travail idiot) puisqu’il pleut. Je me dis qu'on désencombre la salle,voilà tout, puisqu'on ne sait trop où mettre ces tables dans ce café trop petit, pas de place, alors va pour la terrasse et tant pis pour l'hiver. Mais il est très tard, le café Kabyle m'amuse, qui fait la nique à mon père tenancier plus ordinaire, réglé prolétairement sur les prolos matinaux de son quartier de cheminots, cheminots très tôt levés. [Je pense à mon père, patron de bistrot des quartiers populaires, qui n'en voulait pas bouger, chez lui, entre les siens, Je me figure ce bleu de travail qu’il venait à peine de quitter. Mon père est resté en bleu casquette. Va savoir pourquoi je pense à Carette.]